Avec 70,4 milliards de dollars distribués entre avril et juin 2026, les grandes entreprises françaises placent la France au deuxième rang mondial des dividendes. Manon Aubry dénonce des actionnaires « nuisibles ». Derrière cette formule, les données révèlent toutefois des réalités économiques et fiscales plus complexes.
Dividendes versés aux actionnaires : la France numéro deux mondiale après les Etats-Unis

Un deuxième rang mondial à replacer dans son contexte
La France s’est hissée au premier rang européen et à la deuxième place mondiale pour le montant des dividendes versés au deuxième trimestre 2026. Elle n’est devancée que par les États-Unis. Les entreprises françaises suivies par l’indice ont distribué 70,4 milliards de dollars, soit environ 61 milliards d’euros. Les groupes américains ont versé 177,2 milliards de dollars. L’Allemagne arrive derrière la France avec 51,3 milliards. Ces données proviennent du Global Dividend and Buyback Index de Janus Henderson, qui analyse les distributions de 1 500 grandes entreprises mondiales. À l’échelle internationale, les dividendes ont atteint 757,8 milliards de dollars sur le trimestre. Leur croissance ressort à 3,2 % en valeur brute et à 7,3 % après neutralisation des effets de change, du calendrier et des versements exceptionnels. L’étude originale de Janus Henderson souligne également le caractère saisonnier du deuxième trimestre en Europe. Les groupes européens, hors Royaume-Uni, concentrent une grande partie de leurs paiements annuels entre avril et juin. Le titre de « vice-championne du monde des dividendes » est donc exact pour cette période et dans le périmètre de l’indice. Il ne constitue toutefois ni un classement des rendements boursiers ni une mesure de ce que perçoivent les ménages français.
Le résultat tricolore a aussi été amplifié par plusieurs opérations particulières. Bolloré SE a notamment versé un dividende exceptionnel de 1,50 euro par action, pour une enveloppe totale d’environ 4,2 milliards d’euros. Cette distribution a été financée par une partie des liquidités et des plus-values issues des précédentes cessions d’activités logistiques, selon les résultats publiés par Bolloré. Une partie de cette somme a circulé entre différentes sociétés appartenant à la structure actionnariale du groupe. Elle n’a donc pas été intégralement versée à des particuliers. Sanofi figure également parmi les principaux contributeurs français. Le laboratoire a porté son dividende à 4,12 euros par action, soit une progression de 5,1 %. Il s’agit de la trente et unième hausse annuelle consécutive, d’après les informations financières de Sanofi. Au niveau mondial, le secteur financier demeure la première source de dividendes. Il a distribué 239,7 milliards de dollars, en hausse sous-jacente de 8,1 %. Les rachats d’actions ont parallèlement bondi de 26,8 %, à 572 milliards de dollars, sous l’impulsion des groupes technologiques.
La formule de Manon Aubry relance le débat sur les bénéficiaires
La publication de ces chiffres a immédiatement pris une dimension politique. Sur X, Manon Aubry a affirmé que « les actionnaires sont nuisibles ». L’eurodéputée de La France insoumise a présenté les 61 milliards d’euros de dividendes comme une richesse prélevée sur le travail des salariés, dans un contexte marqué par les difficultés de pouvoir d’achat. Son message prolonge ses précédentes prises de position contre les milliardaires et la concentration du capital. Jordan Bardella lui a répondu que l’actionnariat ne pouvait pas être réduit aux grandes fortunes. Le président du Rassemblement national a notamment invoqué l’existence de millions de petits porteurs et de salariés détenant des actions de leur entreprise. Cette réalité est documentée, même si les périmètres statistiques varient. L’Observatoire Amundi de l’actionnariat salarié recensait ainsi en 2026 plus de 2,3 millions d’actionnaires salariés dans les entreprises du SBF 120, pour 53 milliards d’euros d’encours. L’étude d’Amundi montre que cette forme d’épargne est largement diffusée. Elle ne permet cependant pas de connaître la part des 61 milliards effectivement reçue par ces salariés. Les investisseurs étrangers occupent également une place majeure : à la fin de 2024, ils détenaient environ 50 % du capital des sociétés françaises du CAC 40, selon les données de la Banque de France.
La concentration des revenus du capital reste néanmoins très forte. Manon Aubry s’appuie sur un chiffre authentique, mais dont le périmètre doit être précisé. Dans son rapport final publié en 2023, France Stratégie indiquait que 1 % des foyers fiscaux, soit environ 400 000 foyers sur 40 millions, concentraient 96 % des montants de dividendes déclarés en 2021. Les 0,1 % de foyers les plus concernés en déclaraient 62 %, tandis que 0,01 % en concentraient 33 %. Ces données figurent dans le rapport du Comité d’évaluation des réformes de la fiscalité du capital. Elles concernent toutefois les dividendes déclarés par les ménages auprès de l’administration fiscale. Elles ne couvrent pas exactement le même champ que l’indice Janus Henderson, qui comptabilise les distributions brutes des grandes entreprises à l’ensemble de leurs actionnaires : particuliers, holdings, fonds, assureurs et investisseurs étrangers. Le débat sur le partage de la valeur demeure donc légitime, mais le seul volume de dividendes ne permet pas de conclure. Pour juger une politique de distribution, il faut aussi examiner les bénéfices réalisés, les investissements, l’endettement, les salaires, les créations d’emplois et la présence de paiements exceptionnels. Le classement français révèle une forte capacité de distribution des grands groupes. Il ne suffit pas, à lui seul, à établir que cette richesse a été directement soustraite aux salariés.
