Nestlé, Auchan et Leroy Merlin : Moscou reprend la main sur les actifs occidentaux

Le 17 septembre 2026, Vladimir Poutine a transféré par décret les actifs russes de Nestlé, Auchan et Leroy Merlin à la société L.E.V. Management. Cette nationalisation déguisée, qui prive les multinationales de tout contrôle opérationnel tout en conservant formellement leur propriété, marque une nouvelle étape dans la guerre économique entre la Russie et l’Occident depuis l’invasion de l’Ukraine.

Ade Costume Droit
By Adélaïde Motte Published on 18 septembre 2026 10h27
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Nestlé, Auchan et Leroy Merlin : Moscou reprend la main sur les actifs occidentaux - © Economie Matin

Une nationalisation déguisée au cœur de la guerre économique

Le 17 septembre 2026 restera gravé comme une nouvelle étape dans la confrontation économique entre la Russie et l'Occident. Par un décret présidentiel, Vladimir Poutine a transféré les actifs russes de trois géants occidentaux — le groupe agroalimentaire suisse Nestlé, ainsi que les enseignes françaises Auchan et Leroy Merlin — à une société russe jusqu'alors peu connue, L.E.V. Management. Cette manœuvre, qui s'inscrit dans une stratégie systématique de reprise en main des actifs étrangers depuis l'invasion de l'Ukraine en février 2022, illustre l'intensification des tensions géopolitiques et leurs répercussions directes sur les multinationales.

Contrairement à une nationalisation classique, le mécanisme juridique employé se révèle particulièrement subtil. Nestlé conserve formellement la propriété juridique de ses deux filiales russes, Nestlé Russia et Nestlé Kuban, mais se voit dépossédé de tout pouvoir décisionnel. Comme l'a confirmé le groupe dans un communiqué publié le 18 septembre, la société "prend note du décret présidentiel russe et est en train d'évaluer la situation et les options dont il dispose". Cette formulation prudente masque à peine l'impuissance face à une décision unilatérale qui bouleverse l'équilibre opérationnel de ses activités dans le pays.

Selon les données communiquées par 24heures, la Russie ne représente que 2% du chiffre d'affaires global de Nestlé, mais le groupe y exploite six usines stratégiques produisant café, confiseries, aliments pour nourrissons et nourriture pour animaux. Cette présence industrielle, maintenue malgré les sanctions occidentales, reflétait jusqu'ici la volonté du géant suisse de continuer à approvisionner la population locale. "En tant que fabricant de produits alimentaires, [Nestlé] voulait continuer d'approvisionner la population dans les régions en conflit", avait justifié l'entreprise pour expliquer son maintien sur le territoire russe après 2022.

Les enseignes françaises dans la tourmente géopolitique

Pour Auchan et Leroy Merlin, toutes deux appartenant à la galaxie Mulliez, l'enjeu revêt une dimension différente. Ces enseignes ont développé une présence commerciale massive en Russie, comptant des dizaines de magasins qui ont conquis une clientèle fidèle. Leroy Merlin, rebaptisé Lemana Pro en 2024 dans une tentative de russification de la marque, avait déjà vu le groupe français Adeo annoncer en 2023 la cession du contrôle à un management local. Cette stratégie de désengagement progressif n'aura finalement pas suffi à préserver l'autonomie opérationnelle.

Les parts d'Auchan en Russie étaient détenues par la société française Sogepar, tandis que les actifs de Leroy Merlin provenaient du groupe Scenari Holding LP. Désormais, c'est L.E.V. Management qui administre l'ensemble de ces participations, dans un mouvement coordonné qui suggère une planification méticuleuse de la part des autorités russes. Contrairement à Decathlon, autre enseigne du groupe Mulliez qui avait cessé ses activités dès mars 2022 face aux problèmes d'approvisionnement et de logistique engendrés par les sanctions, Auchan et Leroy Merlin avaient fait le pari de la continuité.

Ce choix stratégique, motivé par des considérations commerciales et sociales — le maintien de l'emploi de milliers de salariés russes —, se retourne aujourd'hui contre ces entreprises. Cette mesure s'inscrit dans une stratégie russe de nationalisation des actifs étrangers en réaction aux sanctions économiques occidentales, un processus qui s'accélère à mesure que le conflit ukrainien s'enlise.

L.E.V. Management, l'énigmatique bénéficiaire du transfert

L'identité de L.E.V. Management soulève de nombreuses interrogations. Cette société russe, qui devient subitement l'administratrice d'actifs représentant des milliards d'euros, demeure largement méconnue des observateurs économiques internationaux. Son émergence soudaine comme véhicule de consolidation des actifs étrangers suggère une création ad hoc, probablement sous l'égide des autorités russes, destinée à centraliser la gestion de ces participations stratégiques.

Cette opacité n'est pas sans rappeler le cas de la filiale russe de Danone, saisie par l'État russe en 2023 avant d'être revendue à un neveu du dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov. Ce précédent illustre comment les actifs occidentaux peuvent servir de monnaie d'échange ou de récompense au sein du système politique russe, transformant des entreprises multinationales en instruments de consolidation du pouvoir domestique.

La simultanéité du transfert des actifs de Nestlé, Auchan et Leroy Merlin vers une même entité révèle une coordination étatique indéniable. Plutôt qu'une succession de décisions isolées, il s'agit manifestement d'une politique délibérée visant à reprendre le contrôle d'actifs jugés stratégiques, qu'il s'agisse de production alimentaire ou de distribution commerciale.

Les réactions prudentes des entreprises face au fait accompli

Face à cette situation inédite, Nestlé a adopté une posture défensive mais déterminée. Dans son communiqué du 18 septembre, le groupe affirme que "Nestlé s'engage à prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger ses droits et assurer la continuité de ses activités, dans l'intérêt de toutes les parties prenantes, et en particulier de ses employés". Cette déclaration, volontairement vague sur les recours envisagés, traduit la difficulté pour une multinationale de s'opposer à une décision souveraine d'un État qui contrôle physiquement les actifs concernés.

Les options juridiques demeurent limitées. Un recours devant les tribunaux russes offrirait peu de garanties d'impartialité dans le contexte actuel. Les mécanismes d'arbitrage international, quant à eux, se heurtent au refus probable de Moscou de reconnaître leur légitimité. Reste la voie diplomatique, avec l'intervention des gouvernements suisse et français, mais celle-ci risque de se perdre dans les méandres d'une crise géopolitique plus large où les enjeux économiques individuels pèsent peu face aux considérations stratégiques.

Du côté d'Auchan et de Leroy Merlin, le silence demeure de mise au lendemain de l'annonce du décret. Cette réserve s'explique probablement par la complexité de la situation : toute déclaration trop ferme pourrait compromettre les négociations en coulisses, tandis qu'une acceptation publique serait perçue comme une capitulation face à une expropriation déguisée.

Une souveraineté économique réaffirmée dans un contexte de rupture

Au-delà des cas particuliers de Nestlé, Auchan et Leroy Merlin, ce décret présidentiel révèle une transformation profonde du rapport de la Russie à l'économie mondialisée. Depuis février 2022 et l'invasion de l'Ukraine, Moscou a progressivement basculé d'une logique d'intégration économique à une stratégie d'autosuffisance et de contrôle national des secteurs jugés essentiels.

Cette évolution s'accompagne d'un discours sur la souveraineté économique qui résonne dans une partie de l'opinion publique russe. En reprenant la main sur des actifs occidentaux, le Kremlin envoie un message double : d'une part, il affirme sa capacité à résister aux pressions économiques extérieures ; d'autre part, il garantit la continuité de l'approvisionnement et de l'emploi pour sa population, indépendamment des décisions des maisons-mères occidentales.

Pour les multinationales encore présentes en Russie, le message est clair : la poursuite des activités ne garantit plus la protection des investissements. Cette incertitude juridique et opérationnelle pourrait accélérer le désengagement des dernières entreprises occidentales, parachevant ainsi la rupture économique entre la Russie et l'Occident. Paradoxalement, ce mouvement risque de pénaliser en premier lieu les consommateurs et employés russes, privés de l'expertise et des investissements étrangers.

Vers une escalade des mesures de rétorsion ?

L'onde de choc de ce décret pourrait se propager bien au-delà des trois entreprises directement concernées. Les gouvernements occidentaux, déjà engagés dans une guerre des sanctions avec Moscou, pourraient envisager des contre-mesures visant les actifs russes encore présents sur leurs territoires. Cette spirale de représailles économiques, si elle se concrétise, marquerait une nouvelle étape dans la fragmentation de l'économie mondiale.

Pour les autres multinationales opérant en Russie, le calcul risque-bénéfice devient de plus en plus défavorable. Si même le maintien d'une présence minimale et la fourniture de biens essentiels n'offrent aucune protection contre une reprise en main unilatérale, la rationalité économique commande le retrait. Cette logique pourrait provoquer une accélération des départs dans les mois à venir, transformant le paysage économique russe en profondeur.

Reste à savoir si cette stratégie de nationalisation servira réellement les intérêts à long terme de la Russie. L'histoire économique montre que l'isolement et l'autarcie conduisent rarement à la prospérité. En s'aliénant les derniers investisseurs étrangers, Moscou prend le risque d'un appauvrissement technologique et d'une perte de compétitivité qui pourrait peser lourdement sur son développement futur. Pour Nestlé, Auchan et Leroy Merlin, le chapitre russe s'écrit désormais en dehors de leur contrôle, symbole d'une époque où la géopolitique reprend ses droits sur la logique économique.

Ade Costume Droit

Diplômée en géopolitique, Adélaïde a travaillé comme chargée d'études dans un think-tank avant de rejoindre Economie Matin en 2023.

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