Thales a lancé HexaForce, un système de commandement militaire dopé à l’IA, pour concurrencer Maven de Palantir au sein de l’OTAN. Cette initiative vise à réduire la dépendance européenne aux technologies américaines dans un marché estimé à plusieurs dizaines de milliards d’euros.
Thales défie Palantir avec HexaForce : l’Europe reprend la main sur ses données militaires

Dans la bataille technologique qui se joue au cœur de l'Alliance atlantique, le géant français de la défense Thales vient de frapper un grand coup. Le 17 septembre 2026, l'entreprise a dévoilé HexaForce, un système de commandement et de contrôle dopé à l'intelligence artificielle, conçu pour rivaliser directement avec Maven Smart System, la solution américaine de Palantir adoptée par l'OTAN l'année dernière. Cette initiative répond à une préoccupation croissante : la dépendance technologique européenne dans un domaine aussi stratégique que la gestion des données militaires sensibles.
Une riposte technologique face à la domination américaine
Lorsque l'OTAN a choisi en 2025 la plateforme Maven Smart System développée par Palantir Technologies pour équiper son commandement, une onde de choc a parcouru les capitales européennes. Comment accepter qu'une entreprise américaine, aussi performante soit-elle, détienne les clés de l'analyse des informations les plus sensibles de la défense du continent ? Cette interrogation a trouvé sa réponse dans les laboratoires de Thales, où 800 ingénieurs du pôle cortAIx ont mis au point HexaForce en seulement quatre mois.
Selon Challenges, ce système multi-domaine agrège et traite en quelques secondes des milliers de données provenant de six environnements distincts : terre, mer, air, espace, cyber et guerre électronique. Une prouesse technique qui vise à transformer radicalement la capacité d'analyse des états-majors, en passant d'une centaine de cibles identifiées quotidiennement à près de 1.000 grâce aux algorithmes d'intelligence artificielle embarqués.
Christophe Salomon, directeur général adjoint de Thales en charge des systèmes d'information et de communication sécurisés, ne cache pas son ambition : "Aucun autre C2 sur le marché ne propose un spectre aussi large", affirme-t-il. Cette déclaration fait directement écho aux limites perçues des solutions concurrentes, souvent critiquées pour leur architecture fermée et leur manque d'interopérabilité avec les équipements existants des différentes armées nationales.
Un test grandeur nature au sein même de l'OTAN
L'entreprise française n'a pas attendu pour confronter son innovation à la réalité opérationnelle. En juin 2026, soit trois mois avant sa présentation officielle, HexaForce a été mis à l'épreuve lors de l'exercice CWIX organisé à Bydgoszcz, en Pologne. Cet événement d'envergure, qui a rassemblé 3.500 spécialistes issus de 41 pays membres ou partenaires de l'Alliance atlantique, constitue le banc d'essai par excellence pour les technologies militaires émergentes.
Cette validation technique intervient dans un contexte particulièrement favorable pour Thales. Comme le rapporte Notre Temps, Maven Smart System est devenu pleinement opérationnel au sein de l'OTAN en juin 2026, soit précisément au moment où son concurrent européen démontrait ses capacités. La simultanéité de ces deux événements n'est probablement pas fortuite : elle illustre la volonté de Thales de s'inscrire dans la même fenêtre temporelle que son rival américain.
L'architecture d'HexaForce repose sur des fondations éprouvées. Le système intègre notamment les technologies de la plateforme Artemis.IA, déployée depuis 2023 par le ministère français des Armées pour rassembler et analyser des informations provenant de sources multiples. Cette continuité technologique constitue un atout majeur : contrairement à une solution développée ex nihilo, HexaForce bénéficie d'un retour d'expérience opérationnel déjà substantiel.
Les enjeux vertigineux de la souveraineté numérique militaire
Au-delà des performances techniques, c'est une question de souveraineté stratégique qui se joue. La dépendance vis-à-vis de Palantir expose les forces armées européennes à plusieurs risques majeurs. D'abord, l'application potentielle des règles américaines d'exportation, connues sous l'acronyme ITAR (International Traffic in Arms Regulations), qui peuvent restreindre l'utilisation ou le transfert de technologies militaires américaines. Ensuite, la vulnérabilité face à un éventuel changement de politique à Washington, notamment en cas d'alternance politique ou de divergence stratégique transatlantique.
Ces préoccupations ne relèvent pas de la paranoïa géopolitique. Dans un monde où les données constituent le nerf de la guerre moderne, confier leur traitement à une entité étrangère revient à déléguer une partie de sa capacité de décision stratégique. Les systèmes de commandement et de contrôle agissent comme le système nerveux des opérations militaires, fusionnant les informations captées par satellites, drones, radars et unités déployées sur le terrain pour offrir aux commandants une vision synthétique du champ de bataille.
Patrice Caine, PDG de Thales, mesure parfaitement l'ampleur du défi. "La bataille ne fait que commencer, c'est un domaine émergeant, nous ne sommes qu'au début d'un long voyage", reconnaît-il avec prudence. Loin de minimiser l'avance prise par Palantir, le dirigeant français préfère insister sur les opportunités à venir : "L'OTAN a énormément de besoins. La solution fournie par Palantir ne représente qu'une toute petite partie de la solution. Il y a actuellement plusieurs appels d'offres en cours de l'OTAN pour s'équiper de ce type de solution."
Un marché colossal en pleine structuration
Cette déclaration souligne une réalité économique fondamentale : le marché des systèmes de commandement et de contrôle multi-domaines n'en est qu'à ses balbutiements. Les estimations évoquent un potentiel de plusieurs dizaines de milliards d'euros à terme, alimenté par la transformation profonde des doctrines militaires occidentales. La guerre en Ukraine a brutalement rappelé aux Européens la nécessité de se préparer à des conflits de haute intensité, mobilisant entre 150.000 et un million de combattants, et générant des volumes de données sans précédent.
Dans ce contexte, l'intelligence artificielle devient indispensable. Les armées modernes croulent littéralement sous les informations : images satellites, interceptions électroniques, rapports des unités au contact, données des capteurs embarqués sur les équipements... Aucun état-major humain ne peut traiter manuellement ce déluge informationnel. Les algorithmes d'IA permettent non seulement d'absorber ces flux massifs, mais surtout de les transformer en renseignement actionnable, identifiant les menaces prioritaires et suggérant les options tactiques les plus pertinentes.
Thales mise sur une approche différenciante : l'ouverture et l'interopérabilité. Contrairement aux solutions perçues comme des "boîtes noires" dont les mécanismes internes restent opaques, HexaForce se veut compatible avec les systèmes existants des différentes armées nationales. Cette philosophie technique répond à une contrainte opérationnelle majeure : dans une alliance comme l'OTAN, l'interopérabilité n'est pas une option mais une nécessité absolue. Les forces de dizaines de nations doivent pouvoir communiquer et coordonner leurs actions sans friction technologique.
Une compétition aux implications stratégiques durables
La confrontation entre Thales et Palantir dépasse largement le cadre d'une simple rivalité commerciale. Elle cristallise les tensions croissantes autour de l'autonomie stratégique européenne, concept qui a gagné en substance depuis la dégradation du contexte sécuritaire continental. Si l'Europe veut peser dans les équilibres géopolitiques futurs, elle doit disposer d'une base industrielle et technologique de défense robuste, capable de produire les outils critiques de sa sécurité.
Le calendrier joue désormais en faveur de Thales. Avec plusieurs appels d'offres de l'OTAN actuellement en cours, l'entreprise française dispose d'une fenêtre d'opportunité pour démontrer la valeur ajoutée de son approche souveraine. Le succès de ces démarches commerciales déterminera si l'Europe parviendra effectivement à reprendre la main sur ses données militaires, ou si la domination américaine dans ce domaine stratégique se consolidera pour les décennies à venir.
Au-delà des considérations nationales, cette dynamique concurrentielle pourrait finalement bénéficier à l'ensemble de l'Alliance atlantique. La disponibilité de plusieurs solutions technologiques performantes offre aux États membres une liberté de choix précieuse, tout en stimulant l'innovation par l'émulation. Dans un domaine aussi critique que la défense, la diversité des fournisseurs constitue en soi un facteur de résilience stratégique, réduisant les risques liés à la dépendance excessive envers un acteur unique, quelle que soit sa nationalité.