La souveraineté numérique ne se proclame plus : elle s’industrialise

On a longtemps traité la souveraineté numérique comme un mot que l’on sort dans les discours. Un thème de colloque, un passage obligé des stratégies européennes, un sujet que l’on croyait réservé aux spécialistes. Cette époque est révolue.

Bonnin Thierry
By Thierry Bonnin Published on 18 octobre 2026 9h38
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La souveraineté numérique ne se proclame plus : elle s’industrialise - © Economie Matin

Le jour où un autre état décide pour vous

Ces derniers mois, plusieurs ressortissants européens placés sous sanctions américaines ont vu, du jour au lendemain, l'essentiel de leur vie numérique se couper : cartes Visa et Mastercard désactivées, comptes PayPal, Amazon, Netflix ou Airbnb fermés, messagerie devenue inaccessible non pas parce qu'ils avaient enfreint une loi mais parce qu'une décision administrative américaine peut, techniquement, désactiver l'essentiel de la vie numérique de n'importe qui, n'importe où, dès lors que les infrastructures utilisées sont américaines.

Ce qui est arrivé à ces particuliers peut arriver à une entreprise, une administration, une collectivité pour peu qu'un décret, une sanction ou un simple changement de politique intérieure américaine le décide.

Une dépendance qu'on a fini par ne plus voir

Les chiffres, une fois posés, sont difficiles à balayer. Environ 70 à 75 % du marché du cloud en Europe se répartit entre trois entreprises américaines que sont Amazon, Google et Microsoft. Près de 80 % des entreprises françaises travaillent sous Microsoft 365. Ce ne sont pas des choix ponctuels de DSI mais bien le socle par défaut, celui qu'on ne remet plus en question parce qu'il a toujours été là.

Et quand la France communique sur des investissements massifs dans ses data centers, 75 milliards d'euros annoncés lors de Choose France 2026, financés notamment par des fonds japonais et des opérateurs déjà présents comme des géants américains ou des acteurs du Golfe, il faut distinguer ce qui relève de la localisation industrielle de ce qui relève réellement de la maîtrise technologique : le terrain, l'électricité, l'exploitation locale. Le hardware, les processeurs, l'essentiel de la valeur technologique viennent d'ailleurs. Ce n'est pas illégitime car ces investissements créent des emplois et de l'activité. Mais présenter cela comme une victoire de souveraineté, c'est confondre localisation et maîtrise.

Le coût de trente ans de désindustrialisation

Cette situation n'est pas tombée du ciel. Dans les années 1990, l'Europe a largement arrêté de produire elle-même le matériel réseau et les composants critiques. Les usines ont fermé, les compétences sont parties, parfois vers des concurrents asiatiques ou américains. Pendant vingt ans, cela n'a coûté qu'un chiffre abstrait dans un rapport économique. Le Covid, puis les tensions géopolitiques qui ont suivi, ont rendu la facture beaucoup plus concrète : on découvre qu'on ne sait plus fabriquer chez soi, ce dont on a besoin en cas de crise.

Une réglementation ne fabrique rien

L'Europe a beaucoup légiféré, et plutôt bien : Cyber Resilience Act, NIS2, Data Act, Chips Act, AI Act, plans de soutien aux semi-conducteurs et au cloud européen. Ce n'est pas rien. Mais aucune de ces lois, à elle seule, ne produit un seul processeur, un seul data center, une seule infrastructure souveraine. Un texte encadre un marché ; il ne construit pas d'usine.

L'histoire économique le montre depuis longtemps : aucune nation n'a construit son indépendance énergétique, aéronautique ou spatiale à coups de règlements. Elle l'a construite avec des entreprises capables de concevoir, produire, réparer et faire évoluer des technologies critiques, année après année, y compris quand ce n'était pas rentable tout de suite.

Ce que peut faire un dirigeant, dès maintenant

Face à ce constat, on peut se sentir démuni comme si la seule option était d'attendre une improbable réindustrialisation continentale. Ce n'est pas vrai. Trois actions sont à la portée de n'importe quel dirigeant, dès aujourd'hui.

Première urgence : Cartographier réellement les outils utilisés dans l'entreprise et la juridiction dont ils dépendent : américaine, chinoise, européenne. La plupart des organisations n'ont jamais fait cet exercice simple.

Deuxième priorité : Identifier ce qui est vraiment sensible : les données de R&D, les données financières, les données clients. Tout ne mérite pas le même niveau de protection, et vouloir tout sécuriser d'un coup revient souvent à ne rien sécuriser du tout.

Troisième étape : Migrer ces données sensibles vers des solutions hébergées et opérées en Europe, quand c'est possible, précisément pour échapper à l'extraterritorialité des lois étrangères. L'objectif n'est pas l'indépendance numérique totale, cela est inatteignable, et ce n'est pas souhaitable. L'objectif est de protéger ce qui, en cas de crise, ferait vraiment mal si on le perdait.

Ni repli, ni naïveté

Il faut le redire sans se lasser : souveraineté ne veut pas dire autarcie. L'économie numérique est mondiale par nature, et les entreprises européennes continueront de travailler avec des partenaires étrangers, d'intégrer des technologies venues d'ailleurs. La souveraineté, ce n'est pas tout produire soi-même. C'est garder la main sur ce qui compte : choisir, contrôler, décider tout en réduisant les dépendances qui, en cas de rupture, seraient réellement dangereuses.

Ce qu'il reste à faire, collectivement

Rien de tout cela ne se fera à l'échelle d'une seule entreprise, ni d'un seul pays. Une coopération franco-allemande plus poussée serait nécessaire mais reste aujourd'hui freinée par des divergences politiques, alors même que d'autres pays européens avancent plus vite sur leurs propres investissements. Les pouvoirs publics doivent offrir un cadre stable et soutenir, par la commande publique et des certifications exigeantes, les acteurs européens qui prennent le risque industriel de bâtir cette souveraineté. Les entreprises, de leur côté, doivent cesser de voir cela comme une contrainte réglementaire de plus, et commencer à la traiter comme une question de continuité d'activité.

La souveraineté numérique n'est pas un repli sur soi. C'est la condition pour rester dans la course lors de la prochaine révolution technologique, plutôt que la regarder passer et pour ne pas découvrir, un jour, qu'on peut être débranché du reste du monde sur simple décision d'un autre pays.

Elle ne se jugera pas non plus aux discours que nous prononcerons, mais à notre capacité, dans dix ans, à maîtriser les technologies et les infrastructures dont dépendra notre économie. Cette capacité se construit aujourd'hui.

Bonnin Thierry

Président d’ALE International.

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