Esclavage moderne : pourquoi les entreprises françaises peinent à agir

Les entreprises multiplient audits, formations et contrôles pour combattre l’esclavage moderne. Mais cette mobilisation masque une faiblesse persistante : sans visibilité sur les sous-traitants ni preuve des améliorations obtenues, les chaînes d’approvisionnement restent vulnérables. Une enquête BSI-CIPS révèle les contradictions d’une vigilance encore trop souvent mesurée au nombre de procédures plutôt qu’à ses effets sur les travailleurs.

Anton Kunin
By Anton Kunin Published on 5 novembre 2026 18h26
Esclavage moderne : pourquoi les entreprises françaises peinent à agir
Esclavage moderne : pourquoi les entreprises françaises peinent à agir - © Economie Matin
77%77% des responsables interrogés pensent disposer de preuves suffisantes pour certifier que leur chaîne est exempte d’esclavage moderne.

Esclavage moderne et devoir de vigilance : la confiance sans preuves

Les entreprises sont soucieuses de combattre l’esclavage moderne, mais sont incapables de démontrer systématiquement l’efficacité de leurs interventions, peut-on lire dans une étude menée par la société BSI et le Chartered Institute of Procurement & Supply (CIPS), l'organisme britannique de normalisation. À l’échelle des six pays étudiés, 96% des répondants déclarent avoir repéré au cours des douze derniers mois des situations relevant de l’esclavage moderne, du travail forcé ou de graves atteintes aux droits du travail.

Le fossé apparaît avec une netteté particulière en France. Pas moins de 72% des répondants français affichent un engagement fort pour éliminer l’esclavage moderne de leurs approvisionnements. Dans le même temps, 69% estiment posséder assez d’éléments pour garantir l’absence d’esclavage dans leur réseau de fournisseurs. Or, seuls 7% assurent avoir une visibilité exhaustive sur leurs fournisseurs tiers. Entre assurance affichée et connaissance effective du terrain, l’écart est considérable.

L’optimisme ne résiste pas davantage à l’examen des résultats. Seuls 36% des entreprises françaises concernées peuvent attester de l’impact de leurs audits sociaux chez les fournisseurs. Le problème n’est donc pas uniquement de savoir si un contrôle a été réalisé. Il est de déterminer si ce contrôle a permis de faire cesser une pratique abusive, de sécuriser les salaires ou de restaurer les droits de personnes vulnérables. Un audit clos et archivé peut attester d’une démarche, sans suffire à prouver une amélioration durable.

À l’échelle internationale, le paradoxe se répète. Quelque 77% des responsables interrogés pensent disposer de preuves suffisantes pour certifier que leur chaîne est exempte d’esclavage moderne. Pourtant, seuls 18% déclarent une connaissance exhaustive des risques sociaux jusqu’aux fournisseurs de rang 3 et au-delà. Détecter des abus traduit certes une capacité à regarder là où les dysfonctionnements se cachent. Cela ne garantit ni leur résolution ni l’absence de violations ailleurs dans le réseau.

Cette distinction prend tout son sens lorsqu’on mesure l’étendue du phénomène. Environ 50 millions de personnes vivent dans une situation d’esclavage moderne à travers le monde. Cette notion recouvre des réalités qui ne se limitent pas aux seules usines fournissant les multinationales. Pour les entreprises, toutefois, les risques peuvent se dissimuler dans le recrutement, la sous-traitance, l’agriculture saisonnière, les services externalisés ou encore la logistique. Les mécanismes de contrôle classiques ne saisissent qu’une partie de ces situations.

Des chaînes d’approvisionnement opaques pour les dirigeants

La première difficulté est structurelle. Une société peut bien connaître son fournisseur direct sans savoir précisément quelles entreprises, quels intermédiaires et quels travailleurs interviennent à l’échelon suivant. En France, 79% des personnes interrogées jugent seulement partielle ou minimale leur visibilité sur les risques sociaux chez leurs fournisseurs de rang 1. Cette proportion atteint 75% au rang 3 et au-delà. Le sentiment de maîtrise ne signifie donc pas nécessairement une cartographie précise des conditions de travail.

Le manque d’informations n’est pas toujours accidentel. Des fournisseurs transmettent des dossiers incomplets ou peu fiables, tandis que d’autres hésitent à révéler l’identité de leurs propres sous-traitants. Parmi les répondants français, 25% invoquent la qualité insuffisante des informations obtenues et 21% la réticence des partenaires à les communiquer. À cela s’ajoutent des réseaux qui changent rapidement, avec des commandes transférées ou des prestations confiées à des entreprises parfois éloignées du donneur d’ordre. Les vérifications deviennent plus coûteuses et les responsabilités plus difficiles à attribuer.

Le cadre contractuel laisse lui-même subsister des angles morts. Près de 19% des répondants français n’imposent pas à leurs fournisseurs de révéler les sous-traitants de rang inférieur, tandis que 23% déclarent manquer de ressources pour contrôler au-delà des partenaires directs. Dans ces conditions, l’entreprise peut exiger des garanties d’un interlocuteur qu’elle connaît, sans avoir la capacité de vérifier la réalité des pratiques chez ceux qui exécutent une partie du travail.

Cette dispersion s’accompagne d’un problème de pilotage interne. D’après cette étude de BSI, 65% des responsables interrogés en France reconnaissent l’absence d’une gouvernance clairement définie en matière d’esclavage moderne. Les achats, la conformité, la direction juridique et les équipes chargées de la responsabilité sociale ne disposent pas nécessairement des mêmes informations ni des mêmes priorités. L’arbitrage devient délicat quand les impératifs de prix, de délais et de continuité des livraisons se heurtent à l’exigence d’investigations approfondies. Sans responsabilité identifiée, les alertes risquent de circuler sans produire de décision concrète.

Esclavage moderne : les audits des fournisseurs ne suffisent pas

Les dispositifs de vigilance sont nombreux. Formations aux droits du travail, questionnaires, contrôles inopinés ou plans d’actions correctives témoignent d’une activité réelle. Mais, parmi les entreprises françaises qui forment leurs fournisseurs, 63% n’en démontrent pas l’impact ou n’ont pas cherché à le mesurer. La même difficulté concerne 62% de celles qui pratiquent des audits inopinés. L’existence d’un programme ne dit pas si les pratiques ont changé une fois les équipes de contrôle reparties.

Les démarches engagées après la découverte d’une irrégularité ne sont pas davantage exemptes de faiblesses. Pour 61% des entreprises françaises appliquant des plans correctifs après audit, l’impact n’est pas prouvé ou n’a pas été mesuré. Or, la différence est essentielle entre l’annonce d’une mesure, sa mise en œuvre et le résultat effectivement obtenu. Le remboursement d’un salaire retenu, la disparition d’une dette imposée à un salarié ou la possibilité de quitter librement son emploi constituent des changements concrets ; leur réalité nécessite des vérifications et des remontées d’informations fiables.

Faut-il alors exclure immédiatement le fournisseur mis en cause ? Les réponses des dirigeants montrent que l’arbitrage est loin d’être mécanique. En France, 63% des répondants ont privilégié un travail avec le partenaire concerné pour remédier aux abus plutôt qu’une rupture immédiate. À l’inverse, 34% déclarent avoir déjà résilié un contrat à la suite de faits d’esclavage moderne, précise l’organisme. Ces décisions ne sont pas, en elles-mêmes, un indicateur suffisant de succès : rompre une relation peut réduire l’exposition juridique d’un acheteur sans améliorer le sort des travailleurs concernés.

Justine Carter, directrice générale adjointe de l’association britannique Unseen, insiste sur ce point dans le rapport BSI-CIPS : « Écarter un fournisseur d’une chaîne d’approvisionnement ne supprime pas, en soi, le préjudice », fait-elle remarquer. L’enjeu est de maintenir des canaux de signalement sûrs, d’écouter les salariés et de vérifier que les correctifs ne se limitent pas aux déclarations de leur employeur. Maxfield Weiss, responsable mondial du développement durable au CIPS, formule une exigence complémentaire : « L’objectif n’est pas d’obtenir de la visibilité pour elle-même, mais une visibilité qui permette d’intervenir ».

Réglementation et directive européenne CSDDD : le défi de l’efficacité

Le renforcement des normes pousse les entreprises à formaliser leur devoir de vigilance. En France, 55% des répondants se disent très ou extrêmement confiants dans la conformité de leurs pratiques aux exigences de la directive européenne CSDDD. Près de 49% expriment une confiance comparable à l’égard de futures réglementations. Ces appréciations reflètent le jugement des personnes interrogées ; elles ne constituent pas une certification officielle de conformité. La difficulté tient aussi à la diversité des obligations nationales et à leur évolution.

Les responsables apparaissent particulièrement sûrs d’eux face à un contrôle extérieur. 61% des répondants français pensent que leurs preuves résisteraient à une inspection réglementaire. Une proportion de 63% estime pouvoir affronter l’examen d’une procédure judiciaire ou d’une enquête journalistique. Pourtant, la robustesse d’un dossier dépend des éléments qu’il contient : témoignages indépendants, vérification des corrections, connaissance des sous-traitants et documentation des conséquences pour les travailleurs. Les politiques écrites ne peuvent remplacer ces constats.

L’actualité réglementaire de cette semaine illustre le mouvement en cours au-delà de la France. Le 4 novembre 2026, le gouvernement britannique a annoncé son intention d’instaurer un devoir de vigilance obligatoire en matière de droits humains pour certaines grandes entreprises et de doter un régulateur de pouvoirs permettant de retirer du marché de Grande-Bretagne des biens issus du travail forcé. Il s’agit encore d’un engagement législatif, sans entrée en vigueur annoncée. Londres reconnaît que son dispositif actuel repose trop sur les engagements volontaires et la publication de déclarations.

Anti-Slavery International accueille favorablement ce changement tout en mettant en garde contre ses limites. « Nous saluons la reconnaissance par le gouvernement du caractère insuffisant des exigences actuelles de transparence des chaînes d’approvisionnement », déclare Craig Bradshaw, responsable entreprises et droits humains de l’association. L’organisation déplore toutefois l’exclusion des atteintes environnementales du projet et les différences envisagées entre les régimes de la Grande-Bretagne et de l’Irlande du Nord. La multiplication des textes ne résout donc pas automatiquement les difficultés pratiques de surveillance.

Pour Harold Pradal, président des services de certification chez BSI, l’exigence centrale se situe désormais dans la preuve : « La question n’est plus de savoir si les entreprises agissent, mais si elles peuvent prouver que leurs actions apportent de réelles améliorations aux travailleurs vulnérables », explique-t-il. Les directions des achats doivent ainsi relier leurs critères de sélection, leurs contrats, leurs calendriers de production et leurs audits aux conditions vécues par les travailleurs. C’est précisément à cette jonction entre décisions commerciales et résultats sociaux que l’enquête BSI-CIPS montre encore les plus grandes lacunes.

Anton Kunin

Après son Master de journalisme, Anton Kunin a rejoint l'équipe d'ÉconomieMatin, où il écrit sur des sujets liés à la consommation, la banque, l'immobilier, l'e-commerce et les transports.

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