Addiction, pertes financières : alerte sur les marchés de prédiction illégaux

En quelques mois, le nombre de Français fréquentant des plateformes de prédiction interdites a quadruplé. Derrière ces nouveaux sites de paris en ligne, l’Autorité nationale des jeux tire la sonnette d’alarme : absence de garde-fous, mécanismes addictifs renforcés, argent investi en cryptomonnaies. Le régulateur redoute une nouvelle vague d’addiction hors de tout contrôle.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 25 février 2026 6h47
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9 MILLIARDS $Polymarket est valorisée 9 milliards de dollars.

Le 24 février 2026, l’Autorité nationale des jeux (ANJ) a publié une mise en garde solennelle concernant l’essor spectaculaire des plateformes de marchés de prédiction accessibles depuis la France malgré leur interdiction. Ces sites proposent aux internautes de parier sur l’issue d’élections, de conflits géopolitiques ou de compétitions sportives, en dehors du cadre légal du pari autorisé.

Paris et marchés de prédiction : un marché dérégulé et dangereux, alerte l’ANJ

Une donnée frappe immédiatement : la dynamique est fulgurante. Selon les informations relayées par le Huffington Post, le nombre de visiteurs français sur ces plateformes est passé de 200 000 en septembre 2025 à 800 000 en janvier 2026. Une multiplication par quatre en quelques mois seulement. Le phénomène n’est plus marginal. Il devient massif. Et il inquiète l’Autorité nationale des Jeux (ANJ) qui tient à rappeler que ce marché n’est pas régulé en France, car interdit et dangereux.

En effet, derrière l’apparente modernité technologique se cache une mécanique bien connue des spécialistes de l’addiction. Les marchés de prédiction permettent d’acheter des « parts » sur la probabilité qu’un événement se produise. Concrètement, l’utilisateur engage de l’argent – souvent en cryptomonnaie – sur une issue donnée, avec l’espoir de revendre plus cher si la probabilité perçue évolue en sa faveur.

Certaines plateformes, comme Polymarket, se présentent comme des outils d’anticipation collective. Pourtant, en France, ces sites ne disposent d’aucune licence. « En France, ces sites ne sont pas autorisés et sont considérés comme des sites de jeux d’argent illégaux », rappelle l’ANJ dans son communiqué. Face à la montée en puissance du phénomène, le régulateur insiste sur la nature du risque. « Parce que ces sites de prédiction présentent plusieurs caractéristiques addictives similaires à celles constatées pour les jeux d’argent en ligne, mais amplifiées du fait de l’absence des mécanismes de protection existant sur le marché légal des jeux d’argent, l’ANJ appelle les utilisateurs à la prudence ».

Le terme « amplifiées » n’est pas anodin. Dans le cadre légal français, les opérateurs de pari doivent proposer des dispositifs d’auto-exclusion, de plafonnement des mises, d’information sur les risques ou encore de détection des comportements problématiques. Or, sur ces plateformes étrangères, rien de tel. L’utilisateur est seul face à son écran.

Santé : des risques d’addiction aggravés par l’absence de protection

L’inquiétude de l’ANJ ne repose pas sur une simple posture réglementaire. Elle s’inscrit dans une logique de santé publique. Les jeux d’argent constituent déjà un facteur majeur d’addiction en France. Les marchés de prédiction en reprennent les ressorts psychologiques les plus puissants : incertitude permanente, récompense aléatoire, actualisation continue des cotes, pression des communautés en ligne. À cela s’ajoute un facteur nouveau : l’utilisation de cryptomonnaies. Le fait de miser via des actifs numériques peut altérer la perception réelle des pertes. Le joueur ne voit plus des euros s’envoler, mais des unités abstraites. Cette distance symbolique peut réduire l’alerte interne face au risque financier.

Les volumes en jeu témoignent d’une industrialisation du phénomène. Selon le Huffington Post, les principales plateformes mondiales comme Polymarket et Kalshi ont enregistré 27,9 milliards de dollars de transactions entre janvier et octobre 2025, soit environ 25,6 milliards d’euros. Leurs revenus cumulés sont estimés à 2 milliards de dollars, soit près de 1,8 milliard d’euros. En comparaison, le chiffre d’affaires de la Française des Jeux en 2025 n’a été que de 2,2 milliards d’euros.

Ces montants donnent la mesure du marché. Ils traduisent également une capacité d’attraction considérable, notamment auprès d’un public jeune, familier des cryptomonnaies et des environnements numériques immersifs. Or, plus l’offre est accessible, plus le risque d’addiction augmente. La rapidité des mises et la possibilité de parier sur des événements politiques ou géopolitiques en continu favorisent des comportements compulsifs.

Régulation des paris illégaux : une alerte qui dépasse la France

La France n’est pas isolée dans cette vigilance. D’après les informations rapportées par le Huffington Post, plusieurs pays européens ont également bloqué l’accès à Polymarket, estimant que la plateforme propose des services de jeux d’argent sans licence appropriée.

À la demande de l’ANJ, les principaux opérateurs ont mis en place un géoblocage censé empêcher toute prise de jeu depuis la France. Toutefois, l’utilisation de réseaux privés virtuels (VPN) permet de contourner ces restrictions. En pratique, l’interdiction reste donc poreuse, comme souvent sur Internet.

Cette situation pose un défi majeur aux autorités. Comment encadrer des plateformes décentralisées, opérant depuis l’étranger, utilisant des cryptomonnaies et attirant un public mondialisé ? Le droit national se heurte aux frontières numériques. Or, pendant que les régulateurs cherchent des solutions, le nombre d’utilisateurs français continue d’augmenter.

L’alerte de l’ANJ ne vise pas seulement à rappeler l’illégalité de ces sites, mais entend surtout prévenir une banalisation du pari sur tout et n’importe quoi : élections, crises diplomatiques, conflits armés. À mesure que l’actualité devient un terrain de spéculation, le risque est double. D’une part, l’addiction individuelle. D’autre part, une forme de marchandisation permanente de l’incertitude collective.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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