Emissions polluantes : le géant BHP ne veut plus les réduire

BHP, le plus grand minier mondial, a secrètement abandonné des projets verts de plusieurs milliards de dollars malgré ses engagements publics climatiques. Des documents fuités révèlent comment l’entreprise australienne a privilégié les profits à court terme sur la décarbonation urgente de ses opérations.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 25 mai 2026 13h51
La Finlande inaugure une mine de lithium dédiée aux batteries. Un projet industriel majeur pour l’indépendance européenne, malgré des enjeux environnementaux. Wikipedia
La Finlande inaugure une mine de lithium dédiée aux batteries. Un projet industriel majeur pour l’indépendance européenne, malgré des enjeux environnementaux. Wikipedia - © Economie Matin
14 MILLIARDS $Le résultat de BHP dépasse les 14 milliards de dollars en 2025

BHP abandonne ses projets verts malgré ses promesses climatiques

Le géant minier BHP, première entreprise d'extraction au monde, a discrètement mis au placard des projets de décarbonation d'une valeur de plusieurs milliards de dollars. C'est ce que révèlent des documents internes fuités exclusivement au Guardian et à l'émission d'investigation Four Corners de la ABC australienne. Cette volte-face intervient alors que la compagnie australienne s'était publiquement engagée à réduire drastiquement ses émissions polluantes, faisant de l'action climatique la pierre angulaire de sa stratégie de RSE.

Les centaines de pages de documents confidentiels analysés par l'ABC exposent un décalage saisissant entre la communication publique de BHP et ses décisions opérationnelles réelles. Tandis que l'entreprise se positionnait en champion climatique sur la scène internationale, elle s'employait en interne à trouver des justifications pour reporter, voire enterrer, ses investissements verts — particulièrement dans ses opérations de minerai de fer du Pilbara, en Australie-Occidentale.

Un champion minier aux engagements climatiques ambitieux

BHP occupe une position singulière dans l'industrie extractive mondiale. Fondée en 1885 sous le nom de Broken Hill Proprietary Company, elle s'est imposée au fil des décennies comme le plus puissant mineur de la planète, générant 14,4 milliards de dollars de profits avant impôts lors du dernier exercice fiscal grâce à ses seules opérations de minerai de fer.

L'entreprise fut parmi les premières de son secteur à s'engager sur la voie de la neutralité carbone, dès 2017. Deux ans plus tard, son ancien directeur général Andrew McKenzie déclarait que la dépendance aux combustibles fossiles comportait des « risques existentiels » pour l'humanité, appelant à « la plus grande mobilisation mondiale depuis la Seconde Guerre mondiale ».

Portée par ces ambitions affichées, BHP avait élaboré des plans d'envergure pour électrifier ses camions géants et ses trains, alimentés par de nouveaux parcs d'énergies renouvelables. L'objectif affiché était clair : réduire ses émissions de 30 % d'ici 2030 et atteindre la neutralité carbone en 2050.

L'abandon systématique des projets de décarbonation

Ce que révèlent les documents fuités au Guardian et à Four Corners dépasse la simple révision stratégique. C'est un démantèlement méthodique, projet par projet, des ambitions vertes de BHP, conduit en coulisses pendant que l'entreprise continuait de soigner son image climatique en public.

Le premier revers concerne une ferme solaire de 400 millions de dollars à la mine de Jimblebar, dans le Pilbara. Ce projet de 70 mégawatts, qualifié en interne de « critique dans le contexte des engagements publics de BHP », avait pourtant reçu l'aval du conseil d'administration en juin 2023. Quelques semaines à peine après cette validation, la direction y mettait brutalement fin. Le mémo officiel invoque des « exigences de priorisation des liquidités », tout en reconnaissant que cette décision exposait l'entreprise à un « risque réputationnel » significatif.

Un projet encore plus ambitieux a subi le même sort. BHP avait conçu un système intégré à 1,3 milliard de dollars, associant une ferme solaire de 150 mégawatts, deux parcs éoliens de 90 mégawatts chacun et des batteries de stockage d'énergie. Cette infrastructure devait produire suffisamment d'électricité pour alimenter une première flotte de camions et trains décarbonés. Mais selon les révélations du Guardian, des documents datés d'août 2025 indiquent sans ambiguïté que le projet « ne progressera pas sous sa forme actuelle ».

Le retour au diesel malgré l'urgence climatique

Parallèlement à l'abandon des énergies renouvelables, BHP a opéré une retraite discrète sur le front de l'électrification de sa flotte. L'entreprise entendait initialement remplacer ses camions diesel par des véhicules électriques dès 2027, profitant du renouvellement naturel de 80 % de sa flotte entre 2024 et 2027 pour amorcer cette transition.

Une opportunité commerciale a suffi à faire vaciller ces résolutions. En 2023, les prix des camions diesel Caterpillar ont chuté de cinq à trois millions de dollars l'unité. BHP a saisi l'aubaine et commandé 62 nouveaux engins à motorisation thermique pour Jimblebar, verrouillant de fait l'utilisation de cette technologie polluante jusqu'aux années 2030, voire jusqu'en 2041. Cette décision purement comptable tranche avec les exhortations internes sur l'urgence climatique. Un document de 2023, signé par la directrice australienne Geraldine Slattery, soulignait pourtant que « la décarbonation urgente, conforme aux engagements publics de BHP, sous-tend effectivement la licence d'opérer, de maintenir et de développer » l'entreprise.

Des justifications techniques contestées

BHP justifie ses retards par l'immaturité technologique. Dans une déclaration officielle, l'entreprise affirme que les technologies zéro émission nécessaires à l'industrie minière « ne sont pas encore prêtes à être déployées », particulièrement pour les engins de transport lourds.

Ses propres documents internes contredisent pourtant cette posture. Encore en 2024, les équipes de BHP envisageaient de disposer de camions électriques opérationnels dès 2029 sur le futur site Ministers North, sans que les notes internes ne fassent état du moindre obstacle technologique.

Le concurrent Fortescue conteste également cette vision défaitiste. L'entreprise rivale vise le déploiement de son premier camion électrique dès septembre prochain et s'est fixé l'objectif d'une décarbonation complète de ses opérations d'ici 2030 — quand bien même son palmarès en matière de promesses tenues reste perfectible.

Impact sur les objectifs climatiques australiens

Les retards accumulés par BHP soulèvent des inquiétudes profondes quant à l'atteinte des objectifs climatiques nationaux. Tim Buckley, analyste du think tank Climate Energy Finance, estime que « les actions de BHP ne sont pas alignées avec la science » et que l'entreprise « met fondamentalement en péril les objectifs d'émissions de l'Australie ».

Avec 8,7 millions de tonnes de CO2 émises lors du dernier exercice fiscal — davantage que quatre-vingts pays pris individuellement —, BHP demeure un acteur incontournable de la transition énergétique australienne. Ses seules opérations de minerai de fer en Australie-Occidentale génèrent 2,62 millions de tonnes d'émissions annuelles.

L'entreprise bénéficie par ailleurs de 622 millions de dollars de crédits d'impôt sur les carburants en 2024-25, la hissant au rang de premier bénéficiaire des subventions gouvernementales aux combustibles fossiles. Un paradoxe vertigineux au regard de la stratégie de RSE qu'elle continue d'afficher.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

No comment on «Emissions polluantes : le géant BHP ne veut plus les réduire»

Leave a comment

* Required fields