L’histoire industrielle française et européenne est malheureusement riche d’exemples d’entreprises qui, faute d’avoir protégé leur capital, ont dû se plier aux décisions prises depuis l’étranger. Pour se prémunir de telles interférences, des groupes comme EY France ou Eiffage ont su fortifier leur architecture capitalistique afin de conserver leur indépendance stratégique et opérationnelle.
Capital : nos entreprises sont-elles maîtresses en leur demeure ?

L’affaire est restée gravée dans les esprits. BNP Paribas, en 2014, a accepté de payer près de 9 milliards de dollars d’amende aux autorités américaines. Washington accusait la banque française d’avoir violé plusieurs embargos américains visant Cuba, l’Iran ou le Soudan, alors même que certaines des opérations concernées n’étaient pas prohibées par le droit français ou européen. Une illustration emblématique de l’extraterritorialité du droit américain : dès lors qu’une transaction transite par le système financier américain — notamment via l’usage du dollar — les autorités américaines peuvent revendiquer leur compétence et sanctionner des entreprises étrangères.
Deux ans sous les verrous
« Le fait est que les Américains utilisent le droit pour faire pression sur les entreprises et les gouvernements étrangers » : ancien président de la filiale chaudière d’Alstom, Frédéric Pierucci sait de quoi il parle, lui qui a passé deux ans sous les verrous aux Etats-Unis. Une quasi-prise d'otage, motivée par des accusations de corruption, dont la résolution s'est soldée par une amende de 630 millions d'euros et la vente, au milieu des années 2010, de la branche énergie d'Alstom à l'américain General Electric. Véritable traumatisme dans le milieu français des affaires, cet épisode a eu le mérite de relancer le débat autour de la souveraineté et de la guerre économiques.
Débat qui demeure plus que jamais d'actualité dans un monde bouleversé par l'agressivité renouvelée des Etats-Unis de Donald Trump et l'esprit de conquête intact de la Chine de Xi Jinping. Comme le relève dans les colonnes de L'Opinion Grégoire Sentilhes, président de la société de gestion indépendante NextStage AM, « la maîtrise du capital est le véritable nerf de la souveraineté (et) la mère des batailles pour notre souveraineté. (…) Si nous ne l’activons pas, nous resterons une colonie numérique riche, mais soumise ».
Comme EY, Michelin ou Eiffage assurent leur souveraineté capitalistique
Un objectif qui autorise, pour y parvenir, des chemins divers et variés. Ainsi Eiffage, entraîné dans les années 2000 dans un bras de fer avec son concurrent espagnol Sacyr, s’est appuyé sur la mobilisation massive de son actionnariat salarié (61 000 employés détenant, en 2014, plus de 25% du capital), le soutien d’actionnaires alliés et des mécanismes de gouvernance défensifs pour préserver son indépendance. La structure capitalistique du groupe français a ainsi servi de bouclier face à la montée progressive, puis aux velléités de prise de contrôle du groupe madrilène. La preuve que certaines architectures actionnariales sont pensées pour résister.
Pour éviter ce type de mésaventures, d'autres gravent leur souveraineté capitalistique dans le marbre. C'est le cas d'EY France, dont l'intégralité du capital et des droits de vote est détenue par des associés établis dans l'Hexagone. Une architecture capitalistique qui interdit à toute structure étrangère d'exercer un quelconque contrôle sur EY France et ses décisions. Membre – et non simple filiale – du réseau EY mondial, EY France ne cultive par ailleurs aucun lien de subordination capitalistique ou décisionnel avec le réseau EY. Enfin, les associés du cabinet d'audit et de conseil sont soumis au droit français, précaution qui garantit qu'aucune entité extérieure ou étrangère ne puisse interférer dans leur processus décisionnel.
Bien d'autres boucliers capitalistiques existent qui prémunissent contre les tentatives d'ingérence étrangère. Certains groupes, comme Michelin ou Hermès, optent pour un contrôle familial qui verrouille leur capital, protège leur indépendance et leur permet de résister aux attaques extérieures, que celles-ci soient le fait de concurrents nationaux ou étrangers. Dans le Nord de l'Europe, le modèle des fondations actionnaires adopté par Novo Nordisk ou Bosch annihile quasiment toute possibilité de faire les frais d'une OPA. Et d'une certaine manière, la structure actionnariale d'un groupe comme Airbus est aussi pensée comme un instrument géopolitique permettant d'éviter la prédominance d'un seul État ou une prise de contrôle étrangère. Une réflexion stratégique indispensable dans un contexte où les alliances géopolitiques s'effacent devant les rapports de force.