Le modèle de location-gérance adopté par Carrefour pour redresser ses hypermarchés en difficulté révèle des failles majeures. Des gérants détournent des centaines de milliers d’euros via des ventes fictives exploitant le système de remises immédiates, une pratique qui concernerait potentiellement 300 à 400 magasins selon les alertes transmises en 2024.
Carrefour : ventes fictives, rats… Complément d’enquête frappe fort

Le modèle de location-gérance de Carrefour, présenté comme une délégation entrepreneuriale, présente des failles significatives. Des tickets de caisse fictifs permettent aux gérants de détourner des sommes importantes via les remises fournisseurs, touchant potentiellement plusieurs centaines de magasins. L'enquête diffusée le 15 octobre 2026 par Complément d'enquête sur France 2 met en lumière les dysfonctionnements d'un modèle économique censé revitaliser les hypermarchés en difficulté.
Fraude facilitée par le système de location-gérance
Confronté à la crise de ses hypermarchés, Carrefour a choisi de confier près de la moitié de ses magasins à des locataires-gérants indépendants, espérant ainsi redresser les comptes tout en conservant les emplois. Alexandre Bompard, PDG du groupe, défend ce modèle comme une option de sauvetage. Cependant, l'enquête de Tristan Waleckx révèle que ce système favorise des fraudes à grande échelle.
Exploitation des remises immédiates
La fraude repose sur l'utilisation des remises immédiates accordées par les fournisseurs. Lorsqu'un produit est en promotion, le fournisseur rembourse la différence au magasin. En enregistrant une vente fictive, le gérant encaisse le remboursement sans vendre les produits. Les 77 tickets de caisse examinés par Complément d'enquête entre 2022 et 2023 dans un hypermarché montrent des transactions aberrantes. Un ticket mentionne 776 bouteilles de spiritueux pour 17 000 euros, un autre plus de 20 000 bouteilles d'eau pour 8 000 euros en 35 minutes. « Ce genre de montant en caisse, ça n'existe pas », confirme une source anonyme.
Cas d'Illzach : un détournement de 1,5 million d'euros
Le magasin Carrefour d'Illzach, dans le Haut-Rhin, illustre l'ampleur de ces détournements. Le locataire-gérant, mis en examen pour escroquerie en bande organisée et abus de biens sociaux en mai 2024, aurait détourné 1,5 million d'euros. Une caisse fantôme en arrière-boutique permettait de générer des ventes fictives sans éveiller les soupçons. Les 77 tickets analysés dans un autre magasin montrent un gain total estimé à 18 800 euros. Plusieurs responsables de magasins Carrefour anonymes évoquent des gains annuels de 50 000 à 100 000 euros grâce à ce système. L'un d'eux déclare : « Ce sont des choses qui se pratiquent, je ne connais pas un magasin qui ne le fait pas. On parle de 100 000 euros par an. »
300 à 400 magasins potentiellement concernés
L'Institut de liaisons des entreprises de consommation (Ilec) aurait été alerté en 2024 par un fournisseur signalant des anomalies dans 300 à 400 magasins Carrefour. Si ce chiffre se confirme, la fraude ne serait pas isolée mais systémique. La gestion par des entrepreneurs indépendants, sans contrôle suffisant, transforme les remises immédiates en opportunités pour des gérants peu scrupuleux. La transparence dans la grande distribution est essentielle pour restaurer la confiance des consommateurs.
Défaillances du modèle économique : coûts et risques
Outre les détournements financiers, le modèle de location-gérance comporte des coûts cachés importants. Les fournisseurs subissent directement les pertes liées aux remboursements indus, tandis que les consommateurs perdent confiance dans les promotions. Pour Carrefour, dont l'image de marque est cruciale, la réputation pourrait être durablement affectée.
Alertes de 2024 ignorées
La CFDT a créé dès 2023 un « Livre noir des conditions de travail Carrefour Hypers », documentant les conditions dégradées dans certains magasins en location-gérance. Erwanig Le Roux, délégué syndical CFDT Carrefour, affirme : « Ils ne peuvent pas dire qu'ils ne sont pas au courant. » Les alertes répétées, notamment celle à l'Ilec en 2024, n'ont pas conduit à une action corrective de la direction. L'enquête de France 2 montre aussi des rongeurs dans les rayons à l'été 2025, un salarié aurait même été mordu. La responsabilité de la maison-mère dans la supervision de ses franchisés est donc cruciale.
Impact sur la rentabilité des magasins
Les détournements par ventes fictives faussent l'analyse de rentabilité des magasins. Un établissement peut afficher des résultats comptables acceptables grâce aux remboursements frauduleux, masquant une activité commerciale déficiente. Les fournisseurs, dupés par ces pratiques, versent des millions d'euros sans contrepartie. Le modèle de location-gérance, conçu pour responsabiliser les gérants et améliorer les performances, produit l'effet inverse, encourageant les comportements opportunistes et fragilisant le réseau.
La révélation de ces fraudes pose la question de la viabilité du modèle de location-gérance tel que pratiqué par Carrefour. Sans réforme profonde des mécanismes de supervision et de contrôle, le groupe risque de voir se multiplier les affaires judiciaires et de perdre la confiance de ses fournisseurs et clients. Combien de temps la direction pourra-t-elle ignorer les alertes documentées par les syndicats et les acteurs de la filière ?