Colchicine : produire en France coûte le double, qui paiera la facture ?

Mayoly inaugure à Auxerre une chaîne de production de colchicine, médicament stratégique contre la goutte. Produire en France coûte deux fois plus cher qu’en Roumanie. Le laboratoire investit 3 millions d’euros et négocie avec les autorités un ajustement des prix de remboursement pour assurer la rentabilité de l’opération.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Last modified on 23 juin 2026 8h14
medicaments-anxiolytiques-ansm-sonne-addiction
medicaments-anxiolytiques-ansm-sonne-addiction - © Economie Matin
400 MILLIONS €Mayoly contribue à hauteur de 400 millions d'euros à la balance commerciale française

Produire en France coûte deux fois plus cher qu'en Roumanie. Mayoly l'a accepté pour la colchicine, mais la vraie question est ailleurs : qui paiera la facture ? Hier, le laboratoire français inaugurait à Auxerre une chaîne de production pour ce médicament contre la goutte, classé stratégique. L'investissement total atteint 3 millions d'euros. Problème : au tarif actuel de remboursement, l'opération n'est pas rentable. Des négociations s'ouvrent donc avec les autorités de santé pour ajuster les prix. Derrière la fierté du Made in France se cache une équation économique complexe, où souveraineté sanitaire rime avec surcoût budgétaire.

Un surcoût de 100% : le prix de la souveraineté

La relocalisation de la colchicine illustre brutalement le coût de l'indépendance industrielle. Alexandre Nique, directeur général de Mayoly pour la France, l'affirme sans détour : fabriquer ce médicament dans l'Hexagone revient « à peu près deux fois plus cher » que dans l'usine roumaine qui assurait jusqu'ici la production. Un différentiel qui pèse lourd quand on parle de millions de boîtes écoulées chaque année.

Production roumaine vs production française : l'équation impossible

Pourquoi un tel écart ? Les coûts salariaux, les charges sociales, les normes environnementales françaises creusent mécaniquement l'écart avec l'Europe de l'Est. Le sous-traitant roumain a d'ailleurs décidé de cesser la fabrication, rendant la relocalisation inévitable pour Mayoly, seul fabricant-distributeur de colchicine en France. Mais transférer la production à Auxerre, chez le sous-traitant Galien spécialisé dans les produits hautement actifs, transforme l'avantage compétitif en handicap financier. Le prix actuel de la boîte rend sa fabrication difficilement rentable sur le territoire national.

3 millions d'euros investis pour une rentabilité incertaine

Mayoly injecte 2,5 millions d'euros dans le projet, tandis que Galien en apporte 500 000. L'objectif : atteindre une capacité de 3 millions de boîtes par an, destinées au marché français et à l'export. Mais sans ajustement tarifaire, l'investissement risque de peser durablement sur les comptes du groupe familial de 2 200 salariés. Alexandre Nique le reconnaît : « Défendre la souveraineté a forcément un coût. » Une phrase qui résonne comme un avertissement aux pouvoirs publics. L'entreprise, qui contribue à hauteur de 400 millions d'euros à la balance commerciale française selon son dirigeant, attend désormais un geste en retour.

Les négociations tarifaires : un bras de fer avec les autorités

Les premières ventes ne sont attendues qu'à mi-2027, après les validations réglementaires obligatoires. D'ici là, Mayoly doit convaincre les autorités de santé de revoir leur copie. Des discussions vont être menées avec les instances chargées de fixer les prix des médicaments remboursables. Le laboratoire plaide pour une réévaluation qui reflète les coûts réels de production hexagonale.

Mayoly en quête d'ajustement des prix de remboursement

Le mécanisme de fixation des prix des médicaments en France repose sur un équilibre entre service médical rendu et coût de production. Or, la colchicine traite 600 000 patients atteints de goutte. Son classement comme médicament « essentiel » depuis 2023 lui confère un statut particulier. Mayoly espère que les pouvoirs publics accepteront de valoriser financièrement la sécurisation de l'approvisionnement. Sinon, le laboratoire pourrait se retrouver à produire à perte un médicament stratégique, situation économiquement insoutenable à moyen terme.

Impact budgétaire pour l'Assurance maladie : le coût caché de l'indépendance

Si les prix de remboursement augmentent pour compenser le surcoût de production, l'Assurance maladie devra assumer la différence. Avec plusieurs millions de boîtes vendues annuellement, même une hausse modeste se chiffre en millions d'euros sur le budget de la Sécurité sociale. La relocalisation de ce médicament crucial pose donc une question politique : la souveraineté sanitaire justifie-t-elle un alourdissement des dépenses publiques de santé ? Dans un contexte de déficit chronique de l'Assurance maladie, l'arbitrage s'annonce délicat.

Mayoly, champion du Made in France : 85% de production nationale, mais à quel prix ?

Mayoly affiche fièrement ses chiffres : 85% de ses médicaments sortent de ses quatre sites français sur un total de cinq sites industriels. « Le Made in France nous tient à cœur », martèle Alexandre Nique. Pourtant, maintenir ce taux élevé de production nationale exige des sacrifices financiers constants. Chaque relocalisation ou maintien d'activité en France grignote les marges du laboratoire. La colchicine, déjà étudiée dans le cadre de recherches sur le Covid-19, représente un enjeu symbolique fort pour le groupe.

Le ministre délégué à l'Industrie, Sébastien Martin, devait inaugurer la chaîne mais a renoncé en raison de la canicule. Dans un communiqué, il a néanmoins salué une opération qui « permet de sécuriser durablement l'accès à un médicament essentiel, de réduire notre dépendance aux chaînes d'approvisionnement étrangères et de renforcer notre indépendance stratégique ». Des mots qui engagent peu financièrement l'État, contrairement aux négociations tarifaires à venir.

La relocalisation de la colchicine teste donc la cohérence des discours sur la souveraineté industrielle. Les entreprises acceptent de produire en France malgré les surcoûts, mais attendent en contrepartie une reconnaissance économique concrète. Sans ajustement des prix, le modèle devient intenable. Reste à savoir si les autorités sont prêtes à transformer les déclarations d'intention en soutien budgétaire effectif. La réponse viendra des négociations menées dans les prochains mois, avant les premières livraisons prévues mi-2027.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

No comment on «Colchicine : produire en France coûte le double, qui paiera la facture ?»

Leave a comment

* Required fields