Face aux déserts médicaux, les infirmiers vont pouvoir vous prescrire vos médicaments

Les Infirmiers en Pratique Avancée pourront prescrire des médicaments.

Jade Blachier
By Jade Blachier Published on 6 mai 2025 15h53
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deserts-medicaux-infirmiers-vont-medicaments - © Economie Matin
3 000Aujourd’hui, la France compte environ 3 000 IPA.

Le 25 avril 2025, un arrêté publié au Journal officiel a ouvert une nouvelle ère pour la profession d’infirmier en pratique avancée (IPA). À compter de cette date, ces professionnels de santé formés cinq années après le baccalauréat disposent enfin du droit de prescription autonome pour un certain nombre de médicaments et prestations. Une mesure issue de la loi Rist 2 de 2023, et destinée à désengorger un système de santé en souffrance chronique.

Infirmier en pratique avancée : la prescription au cœur du renouveau

Depuis le 25 avril 2025, les infirmiers en pratique avancée ne sont plus cantonnés au rôle de relais du médecin. Désormais, ils peuvent prescrire seuls une série de médicaments, de soins, de dispositifs médicaux et même délivrer des arrêts de travail de courte durée. Cette prérogative est le fruit d’un décret du 20 janvier 2025, qui a précédé l’arrêté fixant la liste des produits et prestations concernés.

Parmi les médicaments concernés figurent la fosfomycine, prescrite notamment dans les cas de cystite simple, ou encore l’amoxicilline, indiquée pour les angines bactériennes. S’ajoutent également des antalgiques dits de palier 1, des antibiotiques sous réserve d’un test d’orientation diagnostique positif, des soins palliatifs, des dispositifs médicaux simples comme les pansements ou les kits de dépistage, des examens biologiques, et même des transports sanitaires. Le droit de prescrire un arrêt de travail de trois jours maximum est également reconnu.

Cette évolution est saluée par le ministre de la Santé, Yannick Neuder, qui a déclaré sur RMC : « C’est une avancée fondamentale qui s’inscrit pleinement dans le cadre du pacte de lutte contre les déserts médicaux ».

Prescription restreinte, pouvoir élargi : les limites d’un pouvoir nouveau

Toutefois, cette réforme ne concerne pas tous les IPA. Seuls ceux qui exercent dans des structures de soins encadrées telles que les hôpitaux, les centres de santé ou les établissements médico-sociaux peuvent en bénéficier. Les IPA libéraux, pour leur part, demeurent à l’écart de ce nouveau champ de compétences, en attente d’une évolution des conventions signées avec l’Assurance maladie.

Le texte prévoit également des restrictions spécifiques. Certains actes ne peuvent être prescrits qu’après un diagnostic médical préalable, notamment dans les domaines de la psychiatrie, de l’oncologie ou de la néphrologie. Par ailleurs, le renouvellement des traitements prescrits par les IPA reste soumis à concertation médicale, sauf pour les IPA en médecine d’urgence, dont le cadre d’intervention justifie une autonomie plus large.

Laurent Salsac, secrétaire adjoint de l’Union nationale des IPA, illustre concrètement cette évolution : « Si vous avez une angine et que vous avez besoin de l’antibiotique, l’IPA recevra le patient, il fera l’examen clinique, tout ce qui est nécessaire, et pourra prescrire l’antibiotique ».

L’IPA face aux déserts médicaux : un outil ou un alibi ?

L’objectif affiché est clair : réduire les délais d’accès aux soins dans les territoires les plus touchés par la désertification médicale. Dans certaines zones rurales, il faut parfois attendre plusieurs semaines pour obtenir un rendez-vous chez un généraliste. En permettant aux IPA d’intervenir en première intention, la mesure entend alléger la charge des médecins généralistes.

Marie-Laure Drai Albertini, IPA en oncologie au Centre hospitalier de Bastia, affirme : « Depuis le 30 avril, suite au décret qui fait suite à la loi Rist, on peut faire des primo-prescriptions ». Selon elle, cette capacité nouvelle est parfaitement en adéquation avec leurs compétences cliniques et leur formation, qui inclut deux années supplémentaires d’études par rapport aux infirmiers classiques.

Le médecin Mariane Hogu, exerçant dans le même établissement, souligne quant à elle : « C’est un réel plus pour tous, il y a un bon retour de la part des patients. Cela permet de s’appuyer sur des personnes qui ont une formation supplémentaire, spécialisées dans des domaines très spécifiques ».

Mais tous les professionnels de santé ne partagent pas cet enthousiasme. Plusieurs médecins libéraux ont manifesté à Paris au moment des débats parlementaires, certains allant jusqu’à fermer leur cabinet pour protester contre ce qu’ils considèrent comme une remise en cause du rôle du médecin dans la chaîne de soins. Frédéric Bizard, économiste spécialiste de la santé, met en garde : « Est-ce que ça va avoir un impact important ? Malheureusement non. Les IPA ne se substituent pas aux médecins et ne viennent pas compenser l’absence de médecins ».

Une réforme encadrée par le droit : entre stratégie politique et bataille réglementaire

Cette réforme repose sur un socle juridique précis. La loi Rist du 19 mai 2023 a posé les fondements légaux de l’élargissement des compétences des IPA, en autorisant à titre expérimental leur accès direct aux patients dans des structures coordonnées. Le décret du 20 janvier 2025 a précisé les modalités de cet accès, tandis que l’arrêté du 25 avril 2025 a officialisé les listes de prescriptions autorisées.

Ces listes sont divisées en deux catégories. L’annexe VI énumère les médicaments, soins et prestations accessibles à l’ensemble des IPA, sans distinction de spécialité. L’annexe VII, quant à elle, décline des listes spécifiques à chaque domaine d’intervention : soins primaires, maladies chroniques stabilisées, néphrologie, oncologie, psychiatrie, santé mentale, et médecine d’urgence.

De l’expérimentation à la normalisation ?

Aujourd’hui, la France compte environ 3 000 IPA. Ce chiffre devrait s’élever à 4 000 dès le mois de juillet avec l’arrivée d’une nouvelle vague de diplômés. En 2019, seuls 63 infirmiers en pratique avancée avaient obtenu ce statut, preuve d’une croissance rapide mais encore très encadrée.

Pour que cette réforme produise ses effets, il faudra qu’elle soit pleinement intégrée dans les usages et dans les conventions collectives. Elle devra également convaincre sur le terrain de sa pertinence, de son efficacité et de sa sécurité. Si l’IPA s’installe comme un maillon fort de la chaîne de soins, la promesse d’un système plus fluide pourrait enfin se concrétiser. Sinon, ce ne sera qu’un dispositif supplémentaire venu colmater une brèche devenue trop large.

Jade Blachier

Diplômée en Information Communication, journaliste alternante chez Economie Matin.

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