Enquête : Comment sont vraiment attribués les marchés du BTP en France

Cropped Favicon 1.png
By La rédaction Last modified on 17 octobre 2026 20h08
Justice Procedure 03
Enquête : Comment sont vraiment attribués les marchés du BTP en France - © Economie Matin

Exploitation de travailleurs clandestins sur les chantiers des JO, syndics accusés de corruption à Nice, ententes entre majors sanctionnées par l'Autorité de la concurrence : les affaires judiciaires du BTP se succèdent sans tarir. Mais au-delà des condamnations, que sait-on vraiment de la manière dont se passent, au quotidien, les attributions de marchés publics dans ce secteur ? En remontant le fil d'une affaire vieille de trente ans, nous avons trouvé des traces qui posent question.

Le 15 avril 2026, le tribunal correctionnel de Bobigny condamnait plusieurs entrepreneurs du bâtiment à des peines allant jusqu'à deux ans de prison ferme. Leur tort : avoir exploité des travailleurs maliens sans papiers sur le chantier du village des athlètes des Jeux olympiques de Paris 2024. L'entreprise donneuse d'ordre, GCC, écopait d'une amende de 540 000 euros et d'une exclusion des marchés publics avec sursis. À la barre, les ouvriers avaient décrit les journées sans contrat, sans fiche de paie, et l'ordre de descendre se cacher au sous-sol à chaque visite de l'inspection du travail.

Deux mois plus tard, le 12 juin 2026, c'est à Nice que tombait un autre verdict. Vingt-six dirigeants de syndics immobiliers des Alpes-Maritimes étaient reconnus coupables de corruption : pendant des années, trois entreprises du BTP leur avaient offert voyages, restaurants étoilés, cadeaux de luxe - et pour l'un d'entre eux, la rénovation complète de sa villa - en échange de contrats de travaux.

Ces condamnations sont les derniers épisodes d'une séquence qui, dans le secteur du BTP, n'a jamais véritablement cessé et qui en deviennent malheureusement trop symptomatiques. En 2006, le Conseil de la concurrence avait infligé 48 millions d'euros d'amendes à trente-quatre entreprises - filiales de Bouygues, Vinci et Eiffage - pour une entente systématique sur les marchés publics d'Île-de-France. L'enquête avait mis au jour un logiciel baptisé DRAPO, conçu pour répartir les chantiers entre les membres du cartel avant même que les appels d'offres ne soient publiés. En Seine-Maritime, les mêmes groupes s'étaient partagé les tonnages d'enrobés routiers pendant sept ans, en montant des groupements sans justification économique et en finançant de fausses associations environnementales pour écarter les concurrents. Enfin à Metz, en 2018, dix dirigeants de bureaux d'études et d'entreprises de travaux publics étaient condamnés pour avoir truqué cinquante-huit marchés sur les réseaux secs de Moselle, par un système d'offres de couverture. « Si on ne le fait pas, on ne travaille pas », avait lâché l'un des prévenus.

Il y a quelque chose de lancinant dans cette répétition. Les formes changent - les valises de billets ont cédé la place à des montages plus discrets -, mais le ressort reste le même : dans un secteur qui brasse des milliards d'euros d'argent public, les mécanismes de contrôle ne sont jamais tout à fait à la hauteur, et les liens entre donneurs d'ordre, maîtres d'œuvre et entreprises de travaux restent, pour l'essentiel, invérifiés.

C'est en cherchant à comprendre pourquoi que nous avons remonté le fil d'une affaire ancienne mais évocatrice et fondatrice. Celle qui, il y a trente ans, a obligé la France à refondre l'intégralité de son droit de la commande publique.

En 1994, Alain Carignon, maire de Grenoble, ministre de la Communication du gouvernement Balladur, était placé en détention provisoire pour corruption. L'enquête avait mis au jour un système dans lequel l'attribution de marchés publics - éclairage, voirie, stationnement, assainissement - servait de monnaie d'échange contre des avantages personnels. Une quinzaine d'élus, une dizaine de fonctionnaires et une trentaine de chefs d'entreprise furent poursuivis. Carignon fut condamné à cinq ans de prison dont quatre fermes - la plus lourde peine d'incarcération prononcée contre un homme politique sous la Ve République.

Au cœur de ce système, le secteur du BTP en Isère et en Savoie. Parmi les acteurs de l'époque, le groupe Jean Lefebvre, géant des travaux routiers, qui irriguait les chantiers de la région. Sa filiale serait plus tard condamnée par le tribunal correctionnel de Lyon pour un système de fausses facturations sur les marchés du Grand Lyon. Le groupe a depuis été absorbé par Eurovia, elle-même filiale de Vinci.

L'affaire Carignon a changé le droit. Le Code de la commande publique a introduit des obligations de publicité, de mise en concurrence, de déclaration de conflits d'intérêts. Mais elle a aussi dispersé un monde - celui des cadres, des ingénieurs et des entrepreneurs du BTP savoyard qui avaient prospéré dans cet écosystème. Que sont devenus ces acteurs ? Leurs pratiques ont-elles survécu au droit qui les visait ?

C'est cette question qui nous a conduits, presque par accident, à nous intéresser à d’autres structures dans la région, qui opèrent partout en France et qui nous permettent d’illustrer les différents types d’attributions des marchés publics.

Et à interroger l’état des procédures d’attribution telles qu’elles existent aujourd’hui.

Pour comprendre nous prenons l’exemple d’un ancien du groupe Jean Lefebvre, Alain Furodet, qui y a exercé des fonctions de direction, en Savoie, dans les années 1990. Disons-le tout de suite : il n'a jamais été mis en cause, poursuivi ni condamné dans le cadre de l'affaire Carignon ni d'aucune autre procédure judiciaire que nous ayons pu identifier. Mais son passage chez Jean Lefebvre nous a semblé intéressant pour documenter les évolutions de l’écosystème du BTP savoyard et de la commande publique. Et pour interroger le process d’attribution dans le cadre des marchés publics tel qu’il existe aujourd’hui.

Après la chute du groupe Jean Lefebvre, Alain Furodet a constitué, depuis Challes-les-Eaux, en périphérie de Chambéry, un réseau de sociétés dans le domaine de l'ingénierie, de la maîtrise d'œuvre et de l'immobilier. Et ce sont les marchés publics obtenus par ces sociétés, ces dernières années, qui attirent l'attention.

Chaneac Sport, par exemple, SARL au capital de 10 000 euros, immatriculée au RCS de Chambéry le 14 mars 2023, a pour seuls associés Alain Furodet (60 %) et son fils Florent (40 %). Le père est gérant. L'objet social est vaste, mais ce n’est pas un problème, surtout dans une structure de cette taille : ingénierie sportive et BTP, mais aussi promotion immobilière, marchand de biens, restauration, hôtellerie, prise de participations, franchise, recherche environnementale. Un périmètre de groupe diversifié.

BECO, SAS présidée par Florent Furodet, domiciliée à proximité de la résidence familiale, emploie entre dix et dix-neuf salariés. Au même lieu, on trouve aussi la SCI Les Teppes, avec Alain, Florent et Jennifer Furodet - et Flolina, SAS de gestion immobilière créée en 2021. Sur LinkedIn, des salariés affichent simultanément des fonctions dans plusieurs de ces structures.

Des entités juridiquement distinctes, certes. Mais un même lieu, un même actionnariat, un même personnel.

Ce qui est intéressant, ce n'est pas cette configuration en elle-même, c'est l'ampleur et le caractère des marchés publics obtenus.

Le 18 juin 2025, la Métropole Aix-Marseille-Provence - l'un des plus gros acheteurs publics de France, plus de 900 millions d'euros de marchés par an - notifie un marché de maîtrise d'œuvre pour l'aménagement de voiries et réseaux divers. Le lot 2, d'un montant de 3 897 120 euros hors taxes, est attribué à BECO. Près de quatre millions d'euros de contrat pour cette petite PME savoyarde de moins de vingt personnes.

La Métropole Nice Côte d'Azur a pour sa part confié à un groupement incluant BECO un lot de maîtrise d'œuvre à 578 417 euros.

Le groupement familial remporte, à travers toute la France, une grande majorité de marchés en MAPA, c’est-à-dire des « Marchés à procédure adaptée », des marchés publics en dessous des seuils européens permettant à l’acheteur de définir librement les règles de passation, pour des montants qui peuvent s’avérer très intéressants :

• 5 382 000 € HT pour les marchés publics de travaux (État et collectivités locales)

• 140 000 € HT pour les marchés publics de fournitures ou de services de l’État

• 215 000 € HT pour les marchés publics de fournitures ou de services des collectivités locales

• 431 000 € HT pour les marchés publics de fournitures ou de services des opérateurs de réseaux, services de défense ou de sécurité

Aucun de ces marchés n'est, en l'état du droit, irrégulier. Le Code de la commande publique n'interdit pas à une PME de remporter un contrat d'envergure. Le découpage en lots peut se justifier techniquement. Mais l'accumulation de ces attributions, leur dispersion géographique, la taille de l'attributaire au regard des montants en jeu - tout cela est intéressant pour comprendre la méthode d’attribution des marchés.

C’est le point de départ de notre enquête que nous mènerons sur plusieurs mois :

Qui, derrière ces attributions, sont les sociétés de BTP qui réalisent les travaux ? les métropoles mais surtout les petites collectivités ont-elles même les moyens de lutter contre des dérives, contre la proximité, demain, entre un maître d’œuvre et une entreprise de travaux ?

Par exemple, l'obligation de déclaration des conflits d'intérêts, inscrite à l'article L.2141-10 du Code de la commande publique, repose sur la seule bonne foi du déclarant. Aucun outil ne permet à l'acheteur public de croiser automatiquement les données foncières, capitalistiques et contractuelles de ses prestataires avec celles des entreprises de travaux.

C'est cette faille qui permet, aujourd'hui encore, aux mêmes configurations de se reproduire en toute discrétion. C'est elle qui fait que la question de la transparence des marchés du BTP n'est toujours pas réglée. Et c'est elle qui devrait intéresser, bien au-delà du cas d'espèce que nous décrivons ici, tous ceux - élus, magistrats, citoyens - qui s'interrogent sur la destination réelle de l'argent public.

Nous continuerons ainsi notre cycle d’enquêtes sur la commande publique et lançons un appel à témoins sur les procédures d’attribution des marchés.

Illustration générique — Illustration générique générée par IA..

Article original sur L’Observatoire de la commande publique ↗

No comment on «Enquête : Comment sont vraiment attribués les marchés du BTP en France»

Leave a comment

* Required fields