L’ESS française traverse une crise majeure avec 10.447 emplois supprimés en 2025, marquant un recul inédit depuis la pandémie. Cette hémorragie touche particulièrement les associations et menace la cohésion sociale territoriale.
Crise à l’ESS : plus de 10.000 emplois supprimés en 2025

L'ESS traverse une crise d'emploi sans précédent depuis la pandémie
L'économie sociale et solidaire (ESS) française vit actuellement un cauchemar social d'une ampleur inédite. Selon la note de conjoncture dévoilée le 22 avril 2026 par ESS France en partenariat avec la Caisse d'Épargne, le secteur a essuyé une hémorragie de 10.447 emplois au cours de l'année 2025. Cette saignée marque un « tournant préoccupant » pour un secteur historiquement reconnu pour sa capacité de résistance face aux turbulences économiques.
Cette chute vertigineuse se traduit par une contraction de 0,15% au troisième trimestre 2025, puis par une « baisse plus marquée de 0,46% en fin d'année ». Pour Benoît Hamon, président d'ESS France, ces statistiques glaciales constituent un véritable électrochoc : « l'ESS n'avait plus enregistré de pertes nettes d'emplois depuis le cœur de la pandémie en 2020 ».
Pendant que l'ESS s'effrite, l'emploi dans le secteur privé lucratif prospère avec une progression de 0,53% au quatrième trimestre. Cette divergence brutale met en exergue les difficultés spécifiques qui étranglent l'économie non-lucrative dans le marasme actuel, révélant une fracture économique inquiétante.
Les associations et mutuelles payent le prix fort de la crise
La cartographie des suppressions d'emplois révèle l'ampleur dramatique de la tempête qui balaye l'ESS. Les associations encaissent le choc le plus violent avec 12.305 postes rayés de la carte, tandis que les mutuelles se voient amputées de 2.465 emplois. Proportionnellement, les mutuelles subissent l'hémorragie la plus sévère avec une dégringolade de 1,95% de leurs effectifs au quatrième trimestre.
Seules les fondations et les coopératives résistent tant bien que mal à cette débâcle, malgré un ralentissement palpable. Les fondations affichent encore une croissance de 2,99% au troisième trimestre et de 2,52% au quatrième, perpétuant « un mouvement ininterrompu depuis 2014 ». Les coopératives s'accrochent avec une progression plus fragile de 0,52% puis 0,36%.
Cette « contraction du nombre d'établissements » (-0,19%) frappe particulièrement les coopératives (-1,68%) et les mutuelles (-1,52%), témoignant d'une restructuration brutale du paysage de l'ESS française qui laisse présager de sombres lendemains.
Secteurs culturels et sociaux en première ligne
L'anatomie sectorielle de cette crise dépeint un tableau alarmant pour les domaines les plus exposés. Le secteur des arts et spectacles s'effondre avec une chute de 3,1%, frappant de plein fouet le spectacle vivant déjà fragilisé. L'enseignement recule dangereusement de 1,6%, les sports et loisirs dégringolent de 1,1%, tout comme l'hébergement et la restauration qui vacillent.
L'aide à domicile, secteur névralgique pour l'accompagnement des personnes vulnérables, perd 0,8% de ses forces vives. Cette érosion survient alors que « les effectifs des entreprises privées hors ESS maintiennent leur dynamique (+4,0% sur un an) », soulignant la pression concurrentielle impitoyable qui s'abat sur les structures de l'ESS.
Quelques secteurs parviennent néanmoins à résister à cette lame de fond destructrice. La santé progresse de 1,3% avec 2.766 emplois créés, l'hébergement social et médico-social gagne péniblement 0,5% (2.427 emplois), tandis que le commerce affiche une timide croissance de 2% (700 emplois). Cette répartition inégale dessine les contours d'une recomposition douloureuse du secteur, où certaines activités essentielles luttent pour survivre dans un environnement de plus en plus hostile.
Géographie de la crise : métropole en difficulté, outre-mer en croissance
La cartographie territoriale de cette crise de l'emploi dans l'ESS dessine une France clivée entre espoir et désespoir. Toutes les régions métropolitaines essuient des pertes d'effectifs, oscillant entre -1,1% en Bourgogne-Franche-Comté et une quasi-stagnation inquiétante en Provence-Alpes-Côte d'Azur.
Contre toute attente, deux territoires d'outre-mer échappent à cette spirale déflationniste. La Guyane décroche une croissance remarquable de 3%, tandis que la Martinique progresse de 0,8%. Cette dynamique positive contraste cruellement avec les difficultés qui accablent la Réunion (-1,3%) et la Guadeloupe (-1,1%), qui subissent les dégradations les plus importantes.
Cette géographie contrastée souligne l'hétérogénéité dramatique des situations locales et révèle l'importance cruciale des contextes économiques régionaux dans la capacité de résistance du tissu associatif et mutualiste.
Un enjeu de cohésion sociale et territoriale majeur
Au-delà des statistiques glaciales, cette crise de l'ESS fait peser une menace existentielle sur l'avenir de la cohésion sociale française. Comme l'alerte avec gravité Benoît Hamon : « Derrière le recul de l'emploi dans la culture, l'action sociale ou l'aide à domicile, se profile un risque majeur de disparition de services essentiels ».
Ces organisations constituent en effet l'ossature irremplaçable de l'intérêt général sur l'ensemble du territoire. Dans un rayon d'un kilomètre autour de chez soi, l'ESS tisse un maillage vital avec « une épicerie solidaire », « une recyclerie », « un club de sport », « un établissement culturel » ou encore « une crèche associative ». La fragilisation de ce réseau capillaire menace l'accès aux services essentiels, particulièrement dans les zones déjà désertées par les services publics.
L'économie sociale et solidaire représente en France plus de 150.000 associations, fondations, mutuelles, coopératives ou entreprises sociales employant 2,6 millions de salariés, soit 13,7% de l'emploi privé. Cette force de frappe considérable vacille aujourd'hui, présageant des conséquences sociales dramatiques pour les populations les plus fragiles.
Perspectives d'avenir et propositions de relance
Face à cette débâcle sociale, ESS France mise désespérément sur la future stratégie nationale de l'ESS pour enrayer l'hémorragie. Initialement prévue pour fin 2025, puis reportée à mars 2026, cette stratégie salvatrice ne verra finalement le jour qu'en juin 2026 selon les dernières informations disponibles - un retard qui aggrave l'inquiétude générale.
L'organisation défend des objectifs qui paraissent aujourd'hui utopiques face à la réalité du terrain : augmenter les emplois de l'ESS de 20% d'ici trois ans, puis « doubler la part de l'ESS dans l'économie d'ici 2050 ». Pour y parvenir, une des propositions phares consiste à réserver certains marchés publics à l'ESS, notamment ceux liés à la petite enfance et au grand âge.
Cette approche s'appuie sur les scandales récents ayant éclaboussé des groupes privés d'Ehpad et de crèches, révélés dans plusieurs enquêtes journalistiques accablantes. Selon Benoît Hamon, il s'agit de lutter contre « une segmentation croissante de l'offre » où le privé lucratif « capte les publics les plus aisés » tandis que les structures non-lucratives « accueillent tous les publics » sans distinction de moyens.
L'enjeu transcende largement la simple dimension économique. Dans un contexte d'interdépendance croissante et de fragilisation du lien social, la capacité de l'ESS à préserver son rôle d'amortisseur social et territorial conditionne l'équilibre même de notre société. La réponse apportée à cette crise déterminera l'avenir d'un modèle économique alternatif, porteur de valeurs de solidarité et d'intérêt général, dont la disparition progressive pourrait creuser davantage les inégalités territoriales et sociales qui minent déjà notre cohésion nationale.
