La faim cachée en Europe: des corps bien nourris mais carencés

Des chercheurs, soutenus par des fonds de l’UE, étudient le problème de la faim cachée en Europe. Leur but est de comprendre pourquoi un certain nombre de personnes, bien que disposant de nourriture en quantité suffisante, présentent des carences en micronutriments essentiels à leur santé.

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By Horizon Published on 6 août 2025 5h00
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70%Jusqu'à 70 % de la population pourrait souffrir d'une carence en micronutriments en Europe

Fort de près de 30 ans d'expérience dans la recherche et l'enseignement en matière de nutrition humaine, le Professeur Kevin Cashman a prodigué d'innombrables conseils nutritionnels aux particuliers, aux médias et aux instances gouvernementales.

Aujourd'hui titulaire de la chaire Alimentation et Santé à l'University College Cork, en Irlande, M. Cashman coordonne une initiative de recherche d'envergure financée par l'UE nommée Zero_Hidden Hunger_EU, aux côtés de sa collègue, la Professeure Mairead Kiely, qui dirigeait jusqu'à récemment l'École des sciences de l'alimentation et de la nutrition de l'Université. Sous leur direction, une équipe internationale de chercheurs s'intéresse à la problématique de la faim cachée en Europe. 

La faim cachée désigne une situation dans laquelle un individu, bien qu'ayant accès à une quantité suffisante de nourriture, ne consomme pas en quantités adéquates une ou plusieurs vitamines ou minéraux essentiels pour rester en bonne santé. 

Ces recherches ont commencé en janvier 2024 et prendront fin en décembre 2027. Elles rassemblent des experts de dix pays de l'UE, du Royaume-Uni et de la Suisse, ainsi que du Centre international de recherche sur le cancer, du Conseil européen d'information sur l'alimentation et de l'Alliance européenne pour la santé publique.

Le but des chercheurs est de mieux appréhender l'ampleur du problème de la faim cachée et de développer des solutions qui amélioreront également la durabilité globale de notre système alimentaire.

Le besoin d'obtenir des vitamines et des minéraux à partir de systèmes alimentaires durables constitue un élément central des recherches en cours. Ces efforts s'inscrivent dans l'initiative globale de l'UE visant à encourager des méthodes de production et de transformation respectueuses de l'environnement et durables, dans le cadre de sa politique «Alimentation 2030».

Faim cachée, impact caché

Lorsque vous ne mangez pas assez, les signes de faim sont généralement facilement identifiables. Mais les effets néfastes d'une carence en micronutriments sont moins visibles et peuvent passer inaperçus jusqu'à ce qu'ils causent des dommages sérieux.

Dans un grand nombre de cas, les carences en micronutriments n'ont pas d'effet visible. C'est la raison pour laquelle l'Organisation mondiale de la santé (OMS) utilise le terme de «faim cachée» pour décrire cette forme spécifique de malnutrition. 

M. Cashman, qui était jusqu’à récemment membre du groupe d'experts de l'OMS sur les besoins nutritionnels des nourrissons et des jeunes enfants, a principalement orienté ses recherches sur les vitamines D et K, ainsi que sur l'alimentation et la santé des os.

«Les symptômes d'une carence en micronutriments peuvent être très variables et sont souvent difficiles à détecter», a-t-il déclaré.

Certaines carences en micronutriments sont plus manifestes. Par exemple, un manque de folate (vitamine B9) dans l'alimentation des femmes enceintes peut provoquer des malformations du cerveau ou de la colonne vertébrale chez le nourrisson. Selon une étude internationale, une femme en âge de procréer sur cinq au Royaume-Uni ne consommerait pas assez de folate.

Les conséquences d'autres carences peuvent être moins immédiatement visibles. Une insuffisance de micronutriments peut perturber le métabolisme et provoquer une dégradation progressive de plusieurs organes. Les enfants, en particulier, sont extrêmement vulnérables car leur corps a des besoins très élevés. 

«Le fer et le zinc sont indispensables pour la croissance et le développement. La vitamine D et le calcium sont également des nutriments essentiels pour soutenir les enfants au cours de leur croissance», a précisé M. Cashman.

Un risque accru pour la santé

Mme Kiely, qui a plus de vingt ans d'expérience dans la recherche en nutrition et santé humaine, souligne également l'impact de la faim non apparente chez les adultes.

«Les gens associent souvent le déficit en fer à l'anémie ou à la fatigue. Toutefois, ils ne réalisent pas toujours que le manque de calcium peut provoquer une hypertension artérielle durant la grossesse», a-t-elle expliqué. Le calcium permet aux vaisseaux sanguins de se resserrer et de se relâcher lorsque cela est nécessaire, ce qui réduit la tension artérielle.

Selon elle, les individus peuvent vivre longtemps avec un faible apport en nutriments essentiels, mais au fil du temps, leur métabolisme cellulaire ralentit. Cela affecte tous les principaux organes, y compris le système immunitaire, augmentant ainsi le risque de maladies. 

«Ils sont ainsi susceptibles de développer des maladies cardiaques et des accidents vasculaires cérébraux, ou d'être plus vulnérables aux infections virales et bactériennes», a-t-elle expliqué.

Des carences fréquentes

Les chercheurs financés par l'UE s'intéressent aux nutriments qui suscitent le plus d'inquiétude. Ceux-ci incluent des minéraux tels que le fer, le calcium, l'iode, le sélénium, le magnésium, le potassium et le zinc. Les vitamines les plus importantes incluent la vitamine D, le folate, la vitamine B12 et la vitamine A.

Certaines catégories de la population, telles que les personnes âgées, les enfants en pleine croissance et les femmes enceintes, sont plus susceptibles de souffrir de carences. Au total, ils estiment que jusqu'à 70 % de la population pourrait souffrir d'une carence en micronutriments.

La nature du régime alimentaire peut aussi représenter un risque pour certaines personnes. Les individus suivant un régime végétalien ont un risque accru de développer une carence en vitamine B12, tandis que ceux qui excluent les produits laitiers pourraient manquer de riboflavine, de calcium ou d'iode. Ceci n'est qu'un aperçu d'un tableau plus vaste, mais il manque encore des pièces essentielles du puzzle.

«Le principal problème est que nous ignorons la prévalence de la malnutrition due à une carence en micronutriments», a déclaré M. Cashman.

Des études réalisées au Royaume-Uni montrent qu'environ 30 % des enfants de moins de cinq ans souffraient d'une carence en fer. M. Cashman indique que nous ne disposons pas de chiffres pour le reste de l'Europe. Ces lacunes dans nos connaissances compliquent la tâche des décideurs et des élus quant à la meilleure façon de résoudre ce problème.

Riche en nutriments

La prise de compléments nutritionnels représente une solution, mais M. Cashman pense que seul un tiers de la population environ y a vraiment recours.

«Des conseils diététiques peuvent être donnés», a déclaré M. Cashman, «mais ils ne sont pas toujours suffisamment appliqués pour avoir un impact sur la santé publique».

Une autre stratégie consiste à enrichir directement en micronutriments des aliments courants tels que le lait, les céréales et le pain.

Cette pratique varie beaucoup selon les régions d’Europe et du reste du monde. Par exemple, en Amérique du Sud, en Australie, aux États-Unis et au Canada, l'enrichissement de certains aliments en acide folique (une forme synthétique de la vitamine B9) est obligatoire, tandis que de nombreux pays européens privilégient une démarche volontaire. Une étude récemment publiée dans le Lancet a mis en évidence l'impact de ces stratégies sur les niveaux d'acide folique et la santé.

«La méthode la plus efficace s'est avérée être l'ajout de micronutriments dans le régime alimentaire», a déclaré M. Cashman. Cependant, il revient aux gouvernements des pays de l'UE de choisir d'adopter ou non une politique d'enrichissement alimentaire, a-t-il reconnu. 

À la recherche de données

Les décisions politiques seront plus faciles à prendre lorsque l'Europe saisira mieux l'étendue du phénomène de la faim cachée et identifiera les groupes les plus vulnérables. 

«En matière de données, les lacunes sont considérables. Nous devons les combler avant de pouvoir élaborer des politiques», a déclaré M. Cashman. 

Ce dernier a participé au récent sommet international Nutrition for Growth (N4G), qui s'est tenu à Paris les 26 et 27 mars 2025, afin de présenter les découvertes que l'équipe a faites sur les carences en micronutriments en Europe.

Se tenant tous les quatre ans, le sommet N4G réunit gouvernements, organisations internationales, entreprises et société civile afin d’obtenir des engagements et des ressources dans le but d’améliorer la nutrition à l'échelle mondiale.

M. Cashman estime que l'Europe pourrait s'inspirer des pays d'Afrique et d'Asie, où la malnutrition est plus répandue et où l'impact sanitaire des carences en micronutriments a été plus largement étudié.

Selon lui, les analyses effectuées montrent que pour chaque euro ou dollar investi dans l'amélioration de la nutrition, des milliers peuvent être économisés grâce à la réduction du coût des soins de santé. Il espère que les données européennes pourront contribuer à l'effort collectif pour améliorer la nutrition de tous et renforcer la durabilité de la production alimentaire. 

Les recherches présentées dans le cadre de cet article ont été financées par le biais du programme Horizon de l’UE. Les opinions des personnes interrogées ne reflètent pas nécessairement celles de la Commission européenne.

Plus d’infos

Cet article a été publié initialement dans Horizon, le magazine de l’UE dédié à la recherche et à l’innovation.

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Horizon, le magazine de l’UE dédié à la recherche et à l’innovation.

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