On nous rebat les oreilles avec la taxation des plus fortunés, la "juste contribution" des ultra-riches, le grand soir fiscal. Mais voilà que surgit un détail embarrassant : la France ne sait même pas précisément combien elle prélève sur ses contribuables les plus aisés, ni même qui ils sont vraiment. Ce n'est pas un détail. C'est une faute professionnelle d'État.
47,4 %
Le taux de prélèvements obligatoires en France en 2025, l'un des plus élevés de tous les pays de l'OCDE — et pourtant, on ne sait toujours pas précisément qui paie quoi.
Un État qui taxe à l'aveugle
C'est un scoop que personne ne devrait trouver surprenant, et qui pourtant devrait faire rougir n'importe quel ministre des Finances digne de ce nom. La France, championne du monde de la redistribution fiscale, championne d'Europe de la dépense publique, ne dispose pas d'une vision claire et consolidée de ce que paient réellement ses contribuables les plus fortunés. On parle de données éparpillées entre la DGFiP, les organismes sociaux, les collectivités locales — un millefeuille d'informations aussi illisible que notre code des impôts lui-même.
Force est de constater l'ironie cruelle de la situation : on débat depuis des années d'une "taxe sur les milliardaires", on agite le chiffon rouge de l'évasion fiscale, on pointe du doigt les exilés fiscaux de Monaco ou de Genève — et pendant ce temps, personne n'est capable de produire un tableau de bord fiable sur la fiscalité réelle des ménages les plus aisés. Comment peut-on prétendre "mieux taxer" ce qu'on ne mesure pas ? C'est vouloir soigner un patient sans jamais avoir fait de bilan sanguin.
En Suisse ou aux Pays-Bas, les administrations fiscales publient des statistiques détaillées, croisées, actualisées. On sait qui paie quoi, dans quelle tranche, avec quels abattements. La transparence est au service de la décision publique. En France, elle est sacrifiée sur l'autel de la complexité administrative que nous avons nous-mêmes construite.
Le débat fiscal français, une fiction bien entretenue
Je pense que ce flou n'est pas tout à fait accidentel. Un État qui ne mesure pas précisément l'impact de sa fiscalité sur les plus aisés est un État qui peut raconter ce qu'il veut. Qui peut promettre que "les riches paieront plus" sans jamais avoir à démontrer que les "riches" paient déjà — souvent bien davantage que leurs équivalents allemands ou britanniques, toutes choses égales par ailleurs.
Car c'est là le paradoxe français : nous avons une fiscalité sur le capital et sur les revenus élevés parmi les plus lourdes du monde développé, et nous continuons à nous raconter que les fortunes échappent à l'impôt. Sans doute certaines y échappent, grâce à une optimisation que notre propre législation rend possible — voire encourage involontairement. Mais l'immense majorité des hauts revenus français paient, et paient cher. Sauf que personne ne le dit clairement, parce que ça ne fait pas une bonne histoire pour ceux qui veulent toujours "faire payer les riches" à la prochaine élection.
Mesurer d'abord, taxer ensuite
La vraie réforme fiscale ne commence pas par un nouveau taux, une nouvelle tranche ou une nouvelle niche. Elle commence par la donnée. Par la transparence. Par l'honnêteté intellectuelle de dire : voici ce que le système prélève, voici sur qui, voici ce que ça produit comme recettes, et voici ce que ça coûte en termes de fuite des capitaux et des talents.
Sans cette cartographie honnête, tout débat fiscal n'est que posture politicienne. Et pendant qu'on gesticule, les entrepreneurs, eux, font leurs valises — ou leur comptabilité à Barcelone.
La France mérite mieux qu'un débat fiscal mené dans le brouillard. Ses contribuables aussi.
