Giving Pledge : les milliardaires se détournent de l’altruisme

Le Giving Pledge, symbole de la philanthropie des milliardaires, vacille. Derrière les promesses d’altruisme, une réalité plus troublante émerge : certains des plus riches au monde prennent leurs distances, révélant un rapport à l’argent et à la solidarité qui interroge profondément.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 17 mars 2026 6h21
Pour les riches, les milliardaires menacent la démocratie
Pour les riches, les milliardaires menacent la démocratie - © Economie Matin
81%La richesse cumulée des milliardaires a progressé de 81 % depuis 2020

Le Giving Pledge, est aujourd’hui au cœur d’un débat brûlant. Ce pacte moral, lancé en 2010, semblait incarner une nouvelle ère où richesse extrême rimerait avec responsabilité sociale. Pourtant, seize ans plus tard, l’enthousiasme initial s’effrite. Entre désengagements, critiques internes et stagnation des nouvelles adhésions, le Giving Pledge apparaît de plus en plus comme une promesse fragilisée, voire contestée par ceux-là mêmes qui l’avaient porté.

L’altruisme des milliardaires n’aura duré que quelques années

À l’origine, le Giving Pledge se voulait révolutionnaire. Lancé par Bill Gates, Warren Buffett et Melinda French Gates, il reposait sur une idée simple : inciter les milliardaires à donner la majorité de leur fortune. Comme le rappelle le site officiel, il s’agit d’« une promesse faite par les personnes les plus riches de donner la majorité de leur richesse à des causes caritatives ».

Le succès initial est indéniable. En quelques années, des dizaines de grandes fortunes rejoignent l’initiative. Dès 2010, environ 40 familles s’engagent à donner au moins la moitié de leur patrimoine, selon ABC News. Aujourd’hui, la communauté revendique plus de 250 donateurs issus de 30 pays, selon le site officiel du Giving Pledge.

Cependant, derrière cette vitrine, les chiffres racontent une autre histoire. Le rythme des engagements ralentit drastiquement. Selon The New York Times, 113 familles ont signé dans les cinq premières années, contre seulement 4 nouvelles signatures en 2024. Ce ralentissement traduit une perte d’attractivité évidente. D’ailleurs, même parmi les signataires, l’implication réelle reste limitée : seuls 12 des 186 signataires américains vivants figurent parmi les plus grands donateurs annuels.

Le désengagement des milliardaires et l’évolution du Giving Pledge

Ce ralentissement n’est pas anodin. Il s’accompagne d’un changement de discours chez certains milliardaires. L’un des plus emblématiques est Peter Thiel, figure de la tech et de l’extrême-droite américaine, qui critique ouvertement le Giving Pledge. Il estime que « l’élan s’est totalement essoufflé », relaye Fortune, et juge que rejoindre l’initiative est devenu moins pertinent.

Plus encore, selon TechCrunch, il aurait encouragé en privé une douzaine de signataires à revenir sur leur engagement. Il va jusqu’à qualifier le Giving Pledge de « club de baby-boomers factice ». Une attaque frontale qui illustre le désenchantement d’une partie des élites économiques.

Ce mouvement de retrait s’inscrit dans un contexte plus large. Certes, certains milliardaires continuent de donner massivement. En 2025, Michael Bloomberg a versé environ 4,3 milliards de dollars, tandis que Bill Gates a donné près de 3,7 milliards de dollars, selon l’Associated Press. Mais ces dons restent concentrés entre quelques figures emblématiques.

En réalité, la majorité des grandes fortunes ne suit pas. Selon l’Associated Press, seuls 19 membres du classement Forbes 400 ont suffisamment donné pour figurer parmi les 50 plus grands donateurs en 2025. Un décalage frappant entre richesse accumulée et redistribution effective.

Une accumulation d’argent révélatrice d’un manque d’empathie

Ce contraste devient encore plus saisissant lorsqu’on observe l’ampleur des richesses en jeu. D’après un rapport d’Oxfam, les gains des milliardaires en 2025 auraient permis de verser environ 250 dollars, soit près de 230 euros, à chaque être humain, tout en laissant les plus riches avec plus de 500 milliards de dollars supplémentaires, soit environ 460 milliards d’euros. La redistribution massive ne menacerait même pas leur position. Pourtant, elle n’a pas lieu. Cette réalité soulève une question centrale : pourquoi une telle réticence à partager des ressources aussi colossales ? La réponse est simple : le capitalisme.

Selon Inside Philanthropy, les dons cumulés à vie des 400 Américains les plus riches ne représentent qu’environ 5 % de leur richesse totale estimée à 5 400 milliards de dollars. Une proportion dérisoire au regard des enjeux mondiaux. De plus, une partie de ces dons reste immobilisée dans des structures comme les fondations ou les fonds conseillés par les donateurs, bénéficiant d’avantages fiscaux importants sans nécessairement produire d’impact immédiat. Ainsi, la philanthropie apparaît parfois davantage comme un outil de gestion patrimoniale que comme un véritable acte de solidarité.

Les milliardaires préfèrent l’argent à l’engagement moral

Face à ces contradictions, le Giving Pledge semble aujourd’hui pris entre deux logiques. D’un côté, une communication officielle qui valorise les engagements et met en avant des exemples vertueux. Le site du Giving Pledge continue ainsi de promouvoir des portraits de donateurs et des initiatives. De l’autre, une réalité plus critique qui émerge dans les médias. Le décalage entre promesses et actions concrètes fragilise la crédibilité de l’ensemble du dispositif. Même lorsque des dons sont réalisés, ils restent concentrés et insuffisants face à l’ampleur des inégalités.

En conséquence, la philanthropie des milliardaires apparaît de plus en plus comme un système volontaire, sans contrainte ni obligation. Or, cette absence de mécanisme contraignant permet précisément aux plus riches de se retirer ou de limiter leur engagement sans conséquence.

Finalement, le Giving Pledge, conçu comme un symbole d’engagement moral, révèle aujourd’hui ses limites. Il met en lumière une vérité plus dérangeante : l’accumulation extrême de richesse ne s’accompagne pas nécessairement d’un sens accru des responsabilités sociales. Bien au contraire, elle semble parfois accentuer la distance entre les élites économiques et le reste du monde.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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