Travail : d’après cette étude, l’IA nous complique la tâche

Présentée comme un outil capable de simplifier les tâches et de libérer du temps, l’IA s’impose désormais dans de nombreux environnements professionnels. Pourtant, certaines recherches commencent à nuancer cette promesse. Une étude menée par deux chercheuses de l’université de Californie à Berkeley montre que l’intégration de l’IA dans le travail quotidien pourrait produire l’effet inverse de celui attendu : au lieu de réduire la charge de travail, elle tendrait à l’intensifier et à transformer profondément les rythmes professionnels.

Jean Baptiste Le Roux
By Jean-Baptiste Le Roux Published on 11 mars 2026 9h14
Une étude menée par deux chercheuses de Berkeley révèle que l’IA pourrait augmenter la charge de travail des salariés, en élargissant leurs missions et en brouillant les frontières entre travail et repos. Pixabay
Une étude menée par deux chercheuses de Berkeley révèle que l’IA pourrait augmenter la charge de travail des salariés, en élargissant leurs missions et en brouillant les frontières entre travail et repos. Pixabay - © Economie Matin

L’IA élargit les responsabilités et accélère le rythme de travail

Pour comprendre l’impact réel de l’IA sur le travail, les chercheuses Aruna Ranganathan et Xingqi Maggie Ye, affiliées à la Haas School of Business de l’université de Californie à Berkeley, ont mené une enquête approfondie auprès d’une entreprise technologique américaine d’environ 200 salariés. Pendant huit mois, elles ont observé le fonctionnement quotidien des équipes, assisté à des réunions et réalisé plus de quarante entretiens afin d’analyser comment les employés utilisaient les outils d’IA générative dans leur activité professionnelle.

Les résultats, publiés notamment dans Harvard Business Review, contredisent l’idée largement répandue selon laquelle l’IA permettrait de travailler moins. Selon les chercheuses, l’introduction de ces technologies a surtout entraîné une intensification du travail. Les salariés ont commencé à effectuer davantage de tâches et à intervenir sur un éventail de missions plus large qu’auparavant. Dans plusieurs cas, l’IA a encouragé les employés à s’attaquer à des activités qui relevaient jusque-là d’autres spécialités ou qui auraient nécessité l’intervention de nouveaux collaborateurs.

Cette extension du périmètre professionnel modifie l’organisation du travail. Les ingénieurs, par exemple, peuvent produire plus rapidement du code grâce à l’IA, mais ils passent ensuite du temps à vérifier, corriger ou commenter les productions générées par la machine ou par leurs collègues. Ce phénomène crée un cercle particulier : la technologie permet d’aller plus vite, mais elle multiplie aussi les points de contrôle et les interactions nécessaires pour garantir la qualité du résultat. Au final, le gain de temps espéré se transforme souvent en nouvelles obligations.

Des frontières brouillées entre travail, repos et multitâche

L’étude met également en évidence une transformation du rythme de travail liée à la facilité d’utilisation de l’IA. Formuler une requête à un outil conversationnel demande peu d’effort et peut être effectué presque n’importe où. Dans la pratique, les salariés interrogés ont souvent recours à l’IA pendant des moments qui étaient auparavant réservés à des pauses ou à des activités personnelles : durant le déjeuner, entre deux réunions ou même juste avant de quitter le bureau.

Cette facilité d’accès modifie la perception du travail. Puisqu’il suffit parfois de quelques mots pour lancer une tâche, de nombreux employés continuent à interagir avec l’IA en dehors des plages horaires classiques. Les outils deviennent ainsi un prolongement permanent de l’activité professionnelle. Progressivement, les moments de déconnexion disparaissent ou se réduisent, ce qui rend plus difficile la récupération mentale nécessaire à l’équilibre professionnel.

Un autre phénomène observé concerne la multiplication des tâches simultanées. Dans plusieurs situations étudiées, les salariés faisaient fonctionner plusieurs processus d’IA en parallèle tout en poursuivant leurs propres missions. Certains lançaient une génération de texte ou de code pendant qu’ils travaillaient sur un autre projet ou participaient à une réunion. Cette organisation crée un environnement de travail fragmenté, où l’attention est constamment sollicitée par de nouveaux résultats produits par l’IA.

À court terme, ce fonctionnement peut donner l’impression d’une productivité accrue. Mais sur la durée, il entraîne une charge cognitive plus importante et une sensation de dispersion permanente. Les chercheurs soulignent que cette intensification peut conduire à de la fatigue mentale, à une baisse de la qualité des décisions et, dans certains cas, à un risque accru d’épuisement professionnel.

Face à ces constats, les auteures recommandent aux entreprises de structurer plus clairement l’usage de l’IA au travail. Elles évoquent notamment la nécessité de définir des moments de pause, d’organiser les flux de travail et de maintenir des échanges humains réguliers afin d’éviter que la technologie n’impose un rythme de travail trop soutenu..

Jean Baptiste Le Roux

Jean-Baptiste Le Roux est journaliste. Il travaille également pour Radio Notre Dame, en charge du site web. Il a travaillé pour Jalons, Causeur et Valeurs Actuelles avec Basile de Koch avant de rejoindre Economie Matin, à sa création, en mai 2012. Il est diplômé de l'Institut européen de journalisme (IEJ) et membre de l'Association des Journalistes de Défense. Il publie de temps en temps dans la presse économique spécialisée.

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