Madagascar : une économie sous pilotage automatique en quête d’impulsion nouvelle

Six mois après la prise de pouvoir du colonel Randrianirina, Madagascar maintient ses équilibres macroéconomiques grâce à la dynamique des réformes antérieures. Cette stabilité apparente masque cependant l’absence d’impulsion nouvelle dans un contexte économique mondial en mutation rapide.

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By Rédaction Last modified on 6 mai 2026 11h46
Madagascar : une économie sous pilotage automatique en quête d'impulsion nouvelle
Madagascar : une économie sous pilotage automatique en quête d’impulsion nouvelle - © Economie Matin
658 millions de dollarsEn juin 2024, le FMI a approuvé deux programmes totalisant 658 millions de dollars en soutien à Madagascar

Madagascar : une économie qui navigue sans cap défini

Six mois après l'arrivée au pouvoir du colonel Randrianirina, Madagascar présente le paradoxe d'une économie apparemment stable mais dépourvue de vision stratégique. Les grands équilibres macroéconomiques demeurent préservés, les projets structurants progressent selon leur calendrier établi, et les partenaires internationaux maintiennent leur confiance. Cette stabilité rassurante masque cependant une réalité plus préoccupante : l'économie malgache fonctionne désormais sous pilotage automatique, portée par l'élan des réformes engagées sous l'ère Rajoelina plutôt que par une impulsion nouvelle.

Cette situation révèle les limites d'une gestion par l'inertie dans un contexte économique mondial de plus en plus volatil. Alors que l'interdépendance planétaire s'accentue et que les défis démographiques et climatiques se multiplient, la Grande Île ne peut durablement compter sur les acquis du passé pour assurer son développement futur.

Des indicateurs macroéconomiques qui confirment la continuité

Les chiffres officiels témoignent éloquemment de cette stabilité héritée. Après la récession dramatique de -7,1 % enregistrée en 2020 selon la Banque mondiale, Madagascar a progressivement renoué avec la croissance. Le Fonds monétaire international fait état d'une progression moyenne oscillant entre 4 % et 4,5 % sur la période 2021-2023, avant une stabilisation autour de 4 % en 2024.

Cette performance repose sur des secteurs porteurs identifiés de longue date : l'industrie minière, avec la relance progressive des grands projets ; le secteur textile, employant entre 300 000 et 400 000 personnes ; le tourisme, qui a retrouvé en 2024 son niveau d'avant-crise avec plus de 300 000 visiteurs ; et les infrastructures, moteur traditionnel de la croissance malgache. Chacun de ces piliers économiques bénéficie d'un momentum établi antérieurement, sans qu'une nouvelle dynamique stratégique ne vienne en redéfinir les orientations.

Le maintien du soutien financier international illustre parfaitement cette trajectoire sans rupture. En juin 2024, le FMI a approuvé deux programmes totalisant 658 millions de dollars. Plus récemment, en 2026, un nouveau décaissement de 180 millions de dollars a été validé lors des revues périodiques, qualifié par les institutions de "signal de confiance".

Des projets structurants en mode croisière

L'examen des grands chantiers confirme cette logique de continuité sans innovation. L'extension du port de Toamasina, financée à hauteur de 600 millions de dollars par la Japan International Cooperation Agency, suit méticuleusement son calendrier initial établi dès 2021. De même, l'autoroute Antananarivo-Toamasina, projet phare lancé en 2022 pour désenclaver l'axe économique central du pays, progresse conformément aux prévisions techniques et financières.

Dans ces deux cas emblématiques, les financements, études de faisabilité et premières phases de réalisation avaient été intégralement bouclés bien avant la transition politique d'octobre 2025. Le pouvoir actuel assure certes un suivi technique compétent, mais il n'en constitue nullement l'initiateur stratégique.

Le secteur minier illustre parfaitement cette dynamique d'héritage. La levée du moratoire annoncée en 2026 marque effectivement une étape importante, mais elle découle directement de la réforme du code minier adoptée en 2023. Les projets majeurs comme Molo ou Toliara avaient d'ailleurs été repositionnés dans ce cadre réglementaire rénové. Il s'agit donc davantage de l'aboutissement logique d'un processus entamé en amont que d'une inflexion politique nouvelle.

Un secteur textile performant mais sans vision renouvelée

Le textile malgache, pilier industriel représentant plusieurs centaines de milliers d'emplois directs, continue de bénéficier d'un écosystème construit sur le temps long. Combinant zones franches, accords commerciaux préférentiels et montée en gamme progressive, ce secteur maintient sa compétitivité sur les marchés européens et américains grâce à un positionnement affiné au fil des années.

Néanmoins, les évolutions récentes s'inscrivent dans la continuité des orientations antérieures, sans rupture stratégique identifiable depuis la transition. Cette approche conservatrice, si elle préserve les acquis, questionne la capacité d'adaptation face aux mutations rapides des chaînes de valeur mondiales et aux nouvelles exigences environnementales des donneurs d'ordre internationaux. Les préoccupations environnementales grandissantes dans l'industrie textile mondiale exigent désormais une anticipation stratégique que l'approche actuelle peine à fournir.

Un tourisme en récupération mais sans ambition transformatrice

La reprise du secteur touristique illustre également cette logique d'élan hérité. Avec un peu plus de 300 000 visiteurs internationaux en 2024 selon les données officielles, Madagascar a retrouvé son niveau de fréquentation d'avant-crise. Cette performance s'appuie sur la réouverture progressive des liaisons aériennes et sur des campagnes de promotion engagées depuis plusieurs années, bénéficiant d'une stratégie de positionnement déjà éprouvée.

Toutefois, les initiatives actuelles prolongent les stratégies existantes plutôt qu'elles ne redéfinissent en profondeur la politique touristique. Dans un contexte de concurrence accrue entre destinations de l'océan Indien, cette approche incrémentale pourrait rapidement montrer ses limites face à des concurrents plus audacieux développant des niches innovantes.

Les limites d'une gestion par l'inertie

Cette posture de continuité peut certes s'expliquer par les contraintes du moment : fragilité politique intérieure, nécessité de rassurer les bailleurs internationaux, urgence de stabiliser les institutions. Cependant, elle révèle déjà ses insuffisances structurelles face aux enjeux contemporains de développement.

L'activisme communicationnel des autorités contraste singulièrement avec la rareté des annonces véritablement structurantes. Les visites de chantiers et inaugurations se multiplient, mais concernent majoritairement des projets conçus et financés sous l'ère précédente. Le pouvoir du colonel Randrianirina donne ainsi l'impression de gérer un patrimoine plutôt que de dessiner un avenir, une approche qui rappelle l'importance d'une gestion proactive face aux défis économiques contemporains.

Cette approche gestionnaire, si elle peut rassurer à court terme, interroge sur la capacité du pays à anticiper les défis futurs. Dans un monde où l'innovation et l'adaptabilité constituent des avantages concurrentiels décisifs, Madagascar risque de voir son retard s'accumuler face à des économies africaines plus dynamiques qui redéfinissent constamment leurs stratégies de développement.

Vers une nécessaire redéfinition stratégique

Pour l'heure, la mécanique économique malgache continue de tourner avec régularité. Les politiques engagées précédemment produisent encore leurs effets, les grands projets avancent selon leurs échéanciers et la confiance extérieure demeure solide. Mais cet équilibre apparemment robuste repose sur des fondations qui ne sont plus renouvelées, créant une fragilité invisible mais réelle.

La question centrale n'est désormais plus celle de la simple continuité, mais celle de l'impulsion transformatrice. Dans un contexte géopolitique instable et face aux défis du changement climatique, de la transition énergétique et de la révolution numérique, Madagascar ne pourra durablement se contenter de naviguer à vue. L'archipel nécessite une vision stratégique capable d'anticiper les mutations économiques mondiales et de positionner le pays sur les secteurs d'avenir.

Six mois après la transition, le nouveau pouvoir a démontré sa capacité à préserver les équilibres macroéconomiques. Il lui reste maintenant à prouver qu'il peut définir et impulser une vision d'avenir pour la Grande Île. Car une économie moderne ne se pilote pas éternellement sur l'inertie des réformes passées, elle exige une capacité d'innovation et d'adaptation constante aux mutations du monde contemporain.

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