Mercedes-Benz pourrait se retrouver exclu du marché américain en raison d’un projet de loi visant à limiter l’influence chinoise dans l’automobile. La participation de BAIC et de Li Shufu au capital du constructeur allemand dépasse les seuils autorisés par cette législation bipartisane.
Pourquoi les Mercedes pourraient être interdites aux Etats-Unis ?

Mercedes dans le viseur d'une législation anti-chinoise aux États-Unis
L'industrie automobile mondiale traverse une zone de turbulences géopolitiques inédite. Mercedes-Benz, fleuron du luxe automobile allemand, pourrait se retrouver malgré lui exclu du marché américain en raison d'un projet de loi bipartisan conçu pour endiguer l'influence chinoise dans le secteur des transports. Ce paradoxe saisissant illustre toute la complexité des équilibres économiques contemporains, où les enchevêtrements capitalistiques mondiaux se heurtent brutalement aux impératifs de souveraineté nationale.
Le Motor Vehicle Modernization Act of 2026, porté par le représentant républicain Brett Guthrie du Kentucky, entend interdire à tout constructeur automobile entretenant des liens capitalistiques avec des gouvernements considérés comme adversaires — la Chine, la Russie et la Corée du Nord — de fabriquer, vendre ou importer des véhicules sur le territoire américain. Ciblant en premier lieu les constructeurs chinois, ce texte pourrait en réalité frapper bien au-delà de ses cibles initiales, avec des effets collatéraux considérables sur des acteurs européens de premier plan.
Un texte aux effets domino redoutés
Le projet de loi américain fixe un seuil précis : toute participation directe ou indirecte d'un gouvernement étranger hostile dépassant 15 % du capital d'un constructeur suffirait à déclencher une interdiction d'opérer sur le marché américain pendant cinq ans suivant l'adoption du texte. Un critère apparemment technique, mais dont la portée réelle semble avoir été sous-estimée par ses rédacteurs.
Daniel Kelly, porte-parole du Comité de l'Énergie et du Commerce de la Chambre des représentants, a confirmé les grandes lignes du dispositif tout en se refusant à tout commentaire sur ses implications pour des entreprises précises. Cette prudence, presque diplomatique, trahit une prise de conscience tardive des effets de bord qu'une rédaction trop large pourrait engendrer. Selon CNBC, plusieurs sources familières du dossier estiment, sous couvert d'anonymat, que le libellé actuel conduirait mécaniquement à bannir Mercedes du marché américain. « Le langage est sans ambiguïté », a déclaré un ancien conseiller en politique automobile consulté sur ce texte.
La structure actionnariale de Mercedes : un talon d'Achille inattendu
La fragilité de Mercedes-Benz face à cette législation tient à la composition particulière de son actionnariat. Deux blocs d'investisseurs chinois se partagent une fraction significative du capital du groupe : BAIC (Beijing Automotive Industrial Corp.), entreprise publique directement adossée à l'État chinois, détient 9,98 % des titres, tandis que Li Shufu, le milliardaire fondateur de Geely, possède 9,69 % via sa société d'investissement Tenaciou3 Prospect Investment.
Additionnées, ces deux participations atteignent 19,67 % du capital de Mercedes-Benz Group AG, franchissant ainsi le seuil fatidique des 15 % prévu par le texte. C'est précisément cette arithmétique qui place le constructeur de Stuttgart dans une zone grise juridique potentiellement explosive, ainsi que le détaille The Street.
Ce qui rend la situation d'autant plus délicate, c'est que Mercedes n'est nullement contrôlé par ces actionnaires : ni BAIC ni Geely ne siègent au conseil d'administration dans une posture dirigeante. La participation de Li Shufu, notamment, relève d'un investissement financier, sans influence opérationnelle avérée sur la stratégie du groupe. Stephen Ezell, vice-président chargé de la politique d'innovation mondiale à l'Information Technology and Innovation Foundation, souligne d'ailleurs que Mercedes présente un profil de risque sécuritaire sans commune mesure avec celui des constructeurs directement pilotés depuis Pékin. « Si Mercedes devait être inclus dans le projet de loi, je pense que ce serait une conséquence involontaire, susceptible d'entraîner des pertes d'emplois et de profits substantielles », analyse-t-il.
Alabama, emplois, milliards : ce que les États-Unis auraient à perdre
Au-delà du symbole, l'enjeu est considérable pour l'économie américaine elle-même. Mercedes est implanté aux États-Unis depuis près de trois décennies. Son usine de Tuscaloosa, en Alabama, a produit plus de cinq millions de véhicules depuis son inauguration en 1997, faisant de cet État du Sud l'un des bastions discrets de l'industrie automobile premium mondiale. Le groupe y emploie directement plus de 10 000 personnes et dispose depuis 2006 d'une seconde installation dédiée aux véhicules utilitaires en Caroline du Sud.
En 2025, Mercedes a écoulé 303 200 voitures particulières et 12 400 véhicules utilitaires sur le territoire américain, faisant des États-Unis l'un de ses premiers marchés mondiaux. Comme le rapporte APR News, les véhicules assemblés en Alabama pourraient eux-mêmes être frappés d'interdiction de vente — une perspective absurde qui illustre les contradictions internes du texte législatif.
Ces chiffres génèrent des retombées bien au-delà de la seule marque à l'étoile : fournisseurs, sous-traitants, réseaux de distribution — tout un écosystème se trouverait fragilisé par une éventuelle application du texte en l'état.
Un séisme pour l'ensemble de l'industrie automobile mondiale
Mercedes n'est pas seul dans cette ligne de mire involontaire. Volvo, majoritairement détenu par Geely, se retrouverait dans une situation encore plus exposée. Des marques plus confidentielles, comme Faraday Future, Lotus ou Karma Automotive, pourraient également être concernées, dessinant un périmètre d'application bien plus vaste que ne le laissait supposer l'intention originelle du texte.
John Bozzella, directeur général de l'Alliance for Automotive Innovation, a écrit aux parlementaires pour rappeler que la stratégie de Pékin visant à « dominer la fabrication automobile mondiale » constitue « un danger clair et présent pour la sécurité économique et nationale américaine ». Mais les groupes de lobbying appellent dans le même temps à une rédaction chirurgicale du texte final. L'organisation Autos Drive America, qui représente plusieurs constructeurs étrangers dont Mercedes, s'est déclarée favorable à « l'objectif global de la législation » tout en insistant sur l'impératif d'éviter « les conséquences involontaires préjudiciables à la fabrication américaine ».
Dans un registre plus large, l'actualité récente de l'industrie automobile européenne témoigne de la fragilité du moment : ACC, le fabricant français de batteries, vient lui-même de changer de direction pour tenter de stabiliser une trajectoire industrielle sous pression.
Vers un réajustement du texte ou une confrontation diplomatique ?
À ce stade, le Motor Vehicle Modernization Act of 2026 demeure une initiative strictement parlementaire, sans équivalent au Sénat. Cette asymétrie législative ouvre la voie à des modifications substantielles avant toute adoption définitive. Des exemptions pourraient être élargies ou précisées pour tenir compte des investissements industriels anciens de constructeurs comme Mercedes, dont la présence aux États-Unis précède de loin les tensions sino-américaines actuelles.
Cette affaire révèle cependant la profondeur des reconfigurations géopolitiques à l'œuvre dans l'industrie automobile mondiale. Les tensions commerciales entre Washington et Pékin, amorcées sous l'administration Trump et jamais véritablement dissipées depuis, ont engendré un environnement réglementaire d'une complexité croissante pour toutes les entreprises multinationales. Les constructeurs se retrouvent désormais contraints de naviguer entre les impératifs de compétitivité mondiale, les exigences sécuritaires nationales, la préservation de chaînes d'approvisionnement éprouvées et des pressions politiques souvent contradictoires d'un marché à l'autre.
Cette tension entre mondialisation financière et réflexes souverainistes continuera vraisemblablement de structurer les débats industriels des prochaines années — et pourrait obliger des groupes comme Mercedes à repenser en profondeur leur actionnariat autant que leur stratégie d'implantation géographique. À l'heure où les technologies de mobilité du futur suscitent elles-mêmes des interrogations inédites, la chaîne des certitudes sur laquelle reposait l'industrie automobile semble, décidément, se fissurer de toutes parts.
