« Pastorale américaine »

Par Hervé Goulletquer Modifié le 16 janvier 2020 à 13h59
Chine Etats Unis
26 MILLIARDS $Le maximum de produit agricoles importés par les Chinois depuis les USA a été de 26 milliards de dollars.

Le marché s’interroge. D’abord que peut-il ressortir de la deuxième phase des discussions commerciales sino-américaines ? Ensuite, le procès en destitution du Président Trump débutera la semaine prochaine ; cela modifie-t-il les perspectives électorales ?

Le marché devrait peut-être davantage s’intéresser aux Fed Listens Events. On peut y pointer la diversité de l’environnement économique à prendre en compte et on y mesure à la fois la complexité et les limites de la politique monétaire.

Il y a sans doute deux ou trois dossiers américains sur lesquels il faut s’arrêter un instant. Commençons par la signature hier après-midi de la phase 1 de l’accord commercial entre la Chine et les Etats-Unis. Les grandes lignes sont déjà connues : arrêt de la hausse des taxes à l’importation (légère baisse pour ce qui est de la moyenne de celles imposées par la partie américaine), davantage d’achats chinois de marchandises made in USA (dont des produits agricoles) et des engagements de Pékin en matière d’ouverture du marché intérieur, de respect de la propriété intellectuelle, de transfert de technologie et d’un taux de change moins administré. Le détail a été publié dans la soirée d’hier. Il faudra s’y attarder. A première vue, le contenu est très juridique.

https://assets.bwbx.io/documents/users/iqjWHBFdfxIU/rVaHxDBUtdew/v0

Il est intéressant de noter que lors de la cérémonie de signature le Président Trump a « avoué » suivre de près la réaction des marchés financiers à ses initiatives sur ce dossier. Disons que la réaction des bourses mondiales à la conclusion des négociations de phase 1 est mitigée : hier des baisses en Chine et en Europe continentale, avant une petite hausse aux Etats-Unis, le tout sur fond de détente des taux longs, et ce matin des indices actions japonais ou chinois sans trop de tendance. Pourquoi une telle réserve ? Sans doute au titre des perspectives qui s’ouvre devant. La clé de la phase 2 est la capacité des deux pays à trouver les voies et les moyens de coopérer dans un double contexte de rivalité stratégique et de concurrence entre modèles économiques. Les Chinois paraissent y être prêts ; pour eux il ne s’agit que d’une étape de compromis sur une route qui mènera leur pays à prendre un avantage décisif par rapport aux Etats-Unis. N’est-ce pas l’inévitable conséquence de la supériorité intrinsèque du socialisme par rapport au capitalisme (Cf. la revue Qisuhi – la revue intellectuelle du Parti communiste chinois – d’avril 2019, reprenant des propos de Xi Jinping de 2013 ; la référence est reprise du journal Le Monde dans son édition du 15 janvier) ? Les Américains ne s’inscrivent pas dans cette perspective : soit la Chine mute vraiment vers l’économie de marché, soit il est nécessaire de l’empêcher de venir remettre en cause le leadership des Etats-Unis.

La perspective n’est pas des meilleures pour le marché. Que peut-on espérer à court terme au-delà de ce qui est déjà connu ? Un climat plus apaisé (le but est recherché de part et d’autre ; cela devrait donc se produire) et peut-être une décrue des taux de taxation des importations. Il apparaît que, sur ce deuxième point, rien n’est à attendre avant les élections américaines de novembre prochain.

Passons à la procédure de destitution du Président Trump. La Chambre des représentants, après près d’un mois d’attente, transmet le dossier d’instruction au Sénat qui pourra se constituer en cours de justice et ouvrir le procès du Chef de l’exécutif. Celui-ci durerait un mois et a priori aucun élément nouveau ne pourrait être apporté et aucun témoin ne serait auditionné. Sauf énorme surprise, il n’y aura pas de majorité des 2/3 (plus une voix) pour voter en faveur de la destitution. Les deux points d’attention pour le marché seront d’abord les éventuelles implications sur la cote de popularité du « locataire de la Maison Blanche » et ensuite l’indisponibilité momentanée des sénateurs démocrates engagés dans la campagne des primaires (Klobuchar et surtout Sanders et Warren), pour cause de présence requise à Washington. Joe Biden et Peter Buttigieg pourraient-ils en profiter ? C’est difficile à dire. On a envie de proposer que la principale conclusion à retirer est que la course à la présidence est doublement incertaine : côté démocrate et entre les deux candidats qui s’opposeront finalement.

Discutons, pour clore ce tour des Etats-Unis, de politique monétaire. On sait qu’une revue stratégique est en cours, dont les résultats devraient être connus à l’été prochain. Un aspect de l’initiative n’a sans doute pas été assez pris en compte sur les marchés : comment intégrer l’avis de ces communautés qui forment les briques de base de la société américaines (les groupements professionnels et les associations qui maillent le pays) dans la déclinaison de la politique monétaire ? Jusqu’à maintenant, l’attention de la Fed répondait à une préoccupation de développement local, pas d’ajustement du réglage monétaire.

Pour ce faire, des Fed Listens Events ont été organisé dans tous les districts de la Fed et aussi au Board à Washington. Celle-ci était représentée par des membres de son comité de politique monétaire. Le but était bien, au travers des échanges, de favoriser l’atteinte des objectifs assignés par le Congrès à la banque centrale (plein emploi et stabilité de l’inflation). Deux messages importants ressortent. D’abord, ce n’est que maintenant, c’est-à-dire 11 ans après la sortie de la « grande récession », que certaines parties du pays commencent à sentir les signes d’une amélioration de l’économie. Trouver un emploi devient plus facile et les conditions de vie s’approchent des niveaux connus avant cette « grande récession ». Ensuite, il n’y a pas de préoccupation au titre d’une inflation trop faible. L’attention se porte plutôt sur les postes de dépenses dont le prix croît rapidement, comme le logement, la santé et l’éducation.

Bien sûr, on a envie de dire que la déclinaison opérationnelle de l’information, ainsi synthétisée, reçue n’est pas évidente : maintenir une politique monétaire accommodante au titre d’une reprise qui enfin atteint les zones les plus « reculées » du réseau économique américain et apporter une réponse à la question des prix relatifs. Comment ne pas remarquer que la banque centrale n’a pas tous les outils à sa disposition ? Une coordination avec les collectivités territoriales et l’Etat fédéral est nécessaire. Faisons deux autres remarques. Premièrement, la combinaison d’une croissance économique modeste et d’inégalités importantes rend difficile l’atteinte partout dans le pays des objectifs de politique monétaire. Peut-on dire « mission accomplie » en raisonnant en moyenne dans un environnement caractérisé par des écarts-types élevés ? Deuxièmement, cette idée de « prendre son bâton de pèlerin » et de « sillonner le pays » pourrait être utilement reprise par la BCE dans la revue stratégique qu’elle entame à son tour. Les différences, pas seulement dans le domaine de l’économie, mais aussi culturelles, sont probablement encore plus importantes à l’intérieur de la Zone Euro.

Hervé Goulletquer est stratégiste de la Direction de la gestion de La Banque Postale Asset Management depuis 2014. Ses champs d’expertises couvrent l’économie mondiale, les marchés de capitaux et l’arbitrage entre classe d’actifs. Il produit une recherche quotidienne et hebdomadaire, et communique sur ces thèmes auprès des investisseurs français et internationaux. Après des débuts chez Framatome, il a effectué toute sa carrière dans le secteur financier. Il était en dernier poste responsable mondial de la recherche marchés du Crédit Agricole CIB, où il gérait et animait un réseau d’une trentaine d’économistes et de stratégistes situés à Londres, Paris, New York, Hong Kong et Tokyo. Il est titulaire d’une maîtrise d’économétrie, d’un DEA de conjoncture et politique économique et diplômé de l’Institut d’Administration des Entreprises de Paris.

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