Arnaud Beltrame : la majorité silencieuse est-elle prête à s’avouer que le terroriste est islamiste ?

Par Eric Verhaeghe Modifié le 28 mars 2018 à 10h22
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44Arnaud Beltrame avait 44 ans

Après le sacrifice d’Arnaud Beltrame, les langues ont commencé à se délier. Les déviances politiques de l’Islam sont peu à peu interrogées. Jusqu’où ira ce lever de voile ? Une majorité de Français reste encore frileuse sur ce sujet, en partie par peur de frayer avec les extrêmes. L’hommage national qui est rendu ce mercredi 28 mars au lieutenant-colonel de Carcassonne devrait le confirmer.

L’hommage à Arnaud Beltrame, et la marche blanche organisée en mémoire de Mireille Knoll, assassinée chez elle, devrait confirmer la double aspiration majoritaire en France. D’une part, l’émotion nationale est à son comble. D’autre part, les Français ont besoin d’apaisement et de réassurance collective après ces événements tragiques. Peu à peu se dégage une forme de majorité silencieuse qui pleure ses morts, mais qui prend garde à ne céder à aucune incrimination collective.

Ceux qui parlent sont minoritaires et sulfureux

On remarquera l’isolement de ceux qui attribuent à l’Islam une responsabilité directe dans l’organisation des attentats. La voix forte d’un Manuel Valls sur le sujet fait exception.

L’ancien Premier Ministre a clairement pris position en prônant l’interdiction du salafisme, cette interprétation rigoriste du Coran. Ce sujet est le grand tabou français. L’interprétation quasi-officielle du terrorisme consiste plutôt à soutenir que ceux qui commettent des attentats sont des déséquilibrés isolés mus par autre chose que des motivations religieuses.

Soutenir le contraire expose encore à la qualification de dissidence et nourrit un soupçon d’extrémisme qui rend infréquentable. Certes, ce soupçon est moins puissant et accusateur qu’il y a quelques mois. Mais, majoritairement, il reste de mauvais ton d’établir un lien direct entre l’Islam et le terrorisme.

Un réflexe de cohésion nationale

On comprend les raisons de ce réflexe. Les Français, contrairement à l’image fabriquée d’eux par les milieux « racialisés », sont ouverts à la diversité et favorables au Vivre Ensemble.

La République est bonne mère et ses citoyens sont accueillants. Dans l’opinion publique domine la conviction que le pays a besoin de sa minorité musulmane et qu’il faut au fond lui réserver un sort acceptable.

Ce sort est intéressant à analyser. L’opinion publique française considère en effet comme acquis le droit à un traitement différencié selon les communautés. Par exemple, alors que, depuis Napoléon, la communauté juive respecte le principe de francisation des prénoms – usage repris spontanément par les minorités asiatiques, les Français ne font pas obstacle à un comportement différent de la part des musulmans.

Cette ouverture d’esprit mérite d’être soulignée, même si l’on peut comprendre que cette inégalité de traitement suscite quelques réactions négatives dans les communautés qui bénéficient d’un traitement moins favorable. On se souvient ici des manifestations de la communauté asiatique pour dénoncer la violence dont elle fait l’objet de la part des autres… C’est une bonne illustration des réactions que les inégalités peuvent produire.

En bout de course, les Français ont accepté le principe des exceptions aux règles collectives en faveur de la communauté musulmane comme une condition pour maintenir une paix civile satisfaisante. Cette ouverture d’esprit, redisons-le, mérite d’être saluée comme un signe de tolérance et d’ouverture.

La question sociétale du « bon Islam » face au « mauvais Islam »

En réalité, cette tolérance vis-à-vis de l’Islam, et notamment de l’orthopraxie musulmane (interdits alimentaires, tenues vestimentaires, etc.), est adossée à une théorisation plus ou moins consciente de nos relations avec cette communauté. On la doit en partie à Bernard-Henri Lévy, qui lui a donné un contenu et un sens.

Selon BHL, il n’existe pas de conflit de civilisation entre l’Islam et le reste du monde (notamment contre l’Occident), mais il en existe un entre l’Islam modéré et l’Islam fondamentaliste. Fondateur de SOS Racisme, le philosophe déclarait par exemple il y a peu :

« Arrêtons avec cette idée, qui instille le poison de la guerre civile, qu’entre les juifs et les musulmans il y aurait une guerre de religion éternelle et une fraternité brisée pour l’éternité »

Cette idée selon laquelle l’Islam participe de la démocratie, de l’esprit républicain, et qu’il est donc souhaitable de l’intégrer en tant que tel à l’édifice républicain, repose sur une conviction conceptualisée par l’intelligentsia dominante depuis les années 80. Cette vision du monde structure la pensée des élites diffusée par les médias sans être clairement « tracée » dans l’opinion publique.

Il serait naïf de croire que l’exception musulmane dans la doctrine républicaine soit apparue spontanément. Elle résulte d’une vision géostratégique globale, dont Bernard Henri-Lévy énonce régulièrement les termes, où les démocraties occidentales sont appelées à faire une place à l’orthopraxie musulmane.

Le risque d’une tension collective se fait jour

Le maintien d’une menace terroriste interroge fortement cette vision déployée par BHL et par les intellectuels dominants. On peut en effet se demander combien de temps l’opinion publique pourra comprendre et admettre que des militants d’un Islam politique sèment la terreur alors même qu’ils bénéficient d’exceptions notoires par rapport aux autres communautés.

Si l’évocation régulière du passé colonial français alimente un sentiment de culpabilité propice à une forte tolérance vis-à-vis des Musulmans, il n’est pas évident que ce mécanisme suffise indéfiniment à tout excuser. Tôt ou tard, le besoin de sécurité risque de balayer toutes les objections sur son passage, surtout lorsque même les médias publics commencent à relayer les images de la sympathie dont les terroristes bénéficient dans certaines cités.

Comme souvent, deux stratégies s’offrent à nous.

Soit la doctrine d’un Islam modéré avec lequel il faudrait pactiser pour lutter contre l’Islam est maintenue intégralement. Dans ce cas, il existe probablement un risque de radicalisation grandissante, au sein de l’opinion publique, qui pourrait confiner à un dégagisme toxique.

Soit on souhaite éviter la tentation du dégagisme et ses effets indésirables. Et le moment vient de tirer rationnellement, prudemment, calmement, les leçons d’une vision sociétale née il y a près de quarante ans.

Article écrit par Eric Verhaeghe pour son blog

Né en 1968, énarque, Eric Verhaeghe est le fondateur du cabinet d'innovation sociale Parménide. Il tient le blog "Jusqu'ici, tout va bien..." Il est de plus fondateur de Tripalio, le premier site en ligne d'information sociale. Il est également  l'auteur d'ouvrages dont " Jusqu'ici tout va bien ". Il a récemment publié: " Faut-il quitter la France ? "

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