La désindustrialisation est-elle un problème uniquement français ?

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Par Pierre Sabatier Modifié le 28 mars 2014 à 6h14

Au cours des trois premiers trimestres de l’année 2013, 191 sites employant plus de 10 salariés ont fermé, soit près de 17 000 emplois manufacturiers supprimés, ce qui fait monter l’addition à près de 140 000 depuis 2009. La désindustrialisation semble donc poursuivre son chemin… Ce constat n’est cependant pas propre à la France mais bien à l’ensemble des pays industrialisés. Preuve en est, l’évolution de la proportion dans l’emploi total des emplois manufacturiers a reculé d’au moins 4 points depuis le milieu des années 90 partout dans le monde. Elle est ainsi passée de 16 % à 10.5 % en France, de 23 % à 17 % en Italie, de 23 % à 17 % en Allemagne, de 16 % à 8 % au Royaume-Uni et de 17 % (en 2000) à 11 % en Espagne.

Il est important de noter que cette transformation des économies, encore appelées industrialisées de manière abusive, traduit clairement leur transformation en véritables économies de service. Y compris la grande Allemagne chez qui à peine 1 emploi sur 5 reste encore manufacturier. Cette évolution naturelle est d’ailleurs concomitante à l’enrichissement des pays concernés. En termes de valeur ajoutée, la conclusion est la même conclusion : on reste sur des niveaux et des évolutions similaires à la dynamique des emplois manufacturiers évoquée précédemment (plus de 20 % en France en 1980 contre 10 % aujourd’hui). Pour autant cette évolution n’est pas irrémédiable : les Etats-Unis, première puissance économique mondiale, ont vu la part de leurs emplois manufacturiers se stabiliser à 8.9 % après six décennies de baisse et ces emplois génèrent aujourd’hui 12.5 % de la valeur ajoutée du pays contre 11.8 % en 2009.
Mais la problématique de la désindustrialisation est ailleurs. Ce phénomène résulte autant de l’entrée dans le jeu du commerce mondial de nouveaux acteurs, le principal étant la Chine à partir de 2001, que d’un problème de compétitivité nationale.
Ceci étant dit, imaginer que la France par exemple puisse individuellement redevenir compétitive en baissant le coût du travail de 2 % à 3 % semble illusoire, lorsqu’on sait que le rapport reste de 1 à 3 pour les coûts salariaux en faveur des émergents.
Si les pouvoirs politiques veulent donc lutter efficacement contre la désindustrialisation, il leur faudra trouver les moyens d’imposer à l’ensemble des acteurs du commerce mondial les mêmes règles du jeu, qu’elles soient économiques, fiscales, monétaires, sociales ou encore environnementales, seule solution efficace à l'échelle planétaire pour faire cesser les dumpings en tout genre que subissent les pays européens et contre lesquels il n’est pas possible de lutter individuellement. Pour ce faire, les autorités européennes doivent provoquer une négociation à l’Organisation Mondiale du Commerce afin d'exiger de l’autorité supranationale des moyens de pression et de rétorsion permettant de rétablir les équilibres.
Si cette négociation échoue, l’Europe, pour conserver une industrie sur son territoire, devra elle-même mettre en place un dispositif permettant de compenser les déséquilibres commerciaux liés à des dumpings en tout genre, selon une grille définie ex ante en fonction des pays de production d’origine. Cette « TVA » européenne pourrait être utilisée de deux manières différentes :

-soit stockée puis renvoyée aux gouvernements d’origine, ce qui forcerait ces derniers à mettre en place des systèmes de protection (santé, retraite, chômage) permettant de libérer le stock d’épargne de précaution entassé dans les pays émergents

-soit utilisée pour un budget européen susceptible d’être investi sur le Vieux continent, qui aurait l’avantage d’éviter les transferts de recettes au niveau national.

En conclusion, lorsqu’on parle de désindustrialisation, il faut être convaincu qu’on parle d’un problème commun à tous les pays riches, résultant du manque de moyens dont disposent les autorités de régulation du commerce mondial pour rééquilibrer la concurrence avec les pays émergents.
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Pierre Sabatier est un économiste français de la nouvelle génération, membre du Cercle Turgot, lauréat du prix Turgot 2013 du jeune talent en économie financière. Il est président et directeur des études du cabinet indépendant de recherche économique et financière PrimeView, qui est aujourd’hui l’une des références sur de nombreux sujets comme la Chine ou encore la démographie et son impact sur les modèles de développement. Son livre ''La Chine, une bombe à retardement'' (Eyrolles, 2012) a été récompensé d’une mention d’honneur lors du Prix Turgot 2013. Il vient de diriger le dernier ouvrage collectif du Cercle Turgot « Après la récession… inflation ou déflation ? » (Eyrolles, 16/01/2014). Il a créé en octobre 2013 la filiale, PrimeView Formation, premier organisme de formation en économie appliquée à l’entreprise pour les cadres et dirigeants.

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