Pourquoi les économistes ne cessent-ils de se tromper quant à l’épargne des ménages ?

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Par André Barbeau Modifié le 27 avril 2020 à 11h03
Livret A Epargne
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Depuis plus de deux siècles, la notion d’épargne, excédent du revenu sur les dépenses de consommation, est l’une de celles qui ont été le plus souvent analysées, « théorisées », modélisées par les économistes : des tombereaux d’études de décennie en décennie - chaque décennie introduisant une nouvelle mode - plusieurs lauréats du Nobel récompensés pour leur apport en la matière, sans oublier bien sûr les citations quotidiennes dans la presse spécialisée.

Et pourtant, il n’est pratiquement personne, de l’économiste de base aux gouverneurs des banques centrales qui, traitant des comportements d’épargne des ménages, ne commette quelque oubli important ou quelque simplification abusive invalidant, plus ou moins largement, la conclusion énoncée.

Une ignorance dont les racines sont anciennes

A vrai dire, la confusion actuelle, qui porte principalement sur les différents emplois de l’épargne, remonte à loin : on ne trouvera pas en effet dans l’histoire de la pensée économique, les éclaircissements nécessaires pour jeter les bases d’une réflexion pertinente dans le domaine concerné. Le débat au cours du temps a été en effet centré sur l’interrogation suivante : l’épargne est-elle ou non une « dépense » - non pas de consommation bien sûr, mais une dépense tout de même - ou bien correspond-t-elle à une thésaurisation d’une partie du revenu ? Les économistes classiques, comme Jean-Baptiste Say, ont retenu le premier terme de l’alternative : le revenu non consommé est immédiatement utilisé pour financer un investissement, l’épargne n’ampute donc pas la demande globale. Depuis le milieu du siècle dernier, avec Keynes, les économistes privilégient le second : l’épargne réduit plus ou moins durablement la demande globale et peut ainsi accroître le chômage.

Depuis un demi-siècle, on retrouve chez beaucoup d’économistes ou de statisticiens des traces de cette approche dualiste de l’épargne des ménages : il y aurait ainsi, d’un côté, l’épargne financière des ménages, montant des actifs financier acquis au cours d’une période donnée ; de l’autre, une épargne non financière correspondant aux investissements réalisés que les comptables nationaux calculent sous le nom de « formation de capital ». Certaines publications poussent l’ambiguïté jusqu’à suggérer que la somme des deux types d’épargne est égale au flux annuel d’épargne des ménages calculé dans les comptes nationaux. Il n’en est évidemment rien. Si les nouveaux placements sur les actifs financiers – à supposer qu’ils ne soient pratiquement pas financés en recourant au crédit – forment bien une des affectations de l’épargne des ménages, il n’en est pas de même de leurs investissements (logements ou autres) qui, eux, à coup sûr, recourent largement au crédit et ne sont donc financés que pour partie par l’épargne courante quand celle-ci vient contribuer au financement des « apports personnels » demandés par les banques.

Cependant, l’identification la plus rigoureuse des emplois de l’épargne des ménages est fournie par les comptes nationaux selon lesquels l’épargne des ménages correspond à la variation en volume de leur patrimoine net d’endettement. Surprise ou stupeur ? Les emplois de l’épargne ne sont donc pas au nombre de deux, mais au nombre de trois : participent en effet à la croissance en volume du patrimoine net, non seulement le flux de nouveaux placements sur le patrimoine financier et les investissements qui accroissent le patrimoine non financier, mais aussi les remboursements d’emprunts qui augmentent la valeur du patrimoine total net d’endettement.

Les lacunes dans nos connaissances à l’origine de grossières erreurs

On pénètre ici dans un domaine qui, au sens propre, constitue une « terra incognita » des économistes et même des comptables nationaux eux-mêmes : ceux-ci ne font en effet apparaitre dans les comptes financiers que les nouveaux crédits contractés par les ménages nets des remboursements effectués au cours de la période considérée. Aucun chiffrage du montant des remboursements n’est donc aisément accessible. Il faudrait d’ailleurs pouvoir isoler ici les seuls « vrais » nouveaux crédits, c’est-à-dire ceux qui ne remplacent pas des crédits préalablement accordés comme cela est le cas dans le cadre de rachats ou de renégociations. En leur sein, il conviendrait également de préciser cette part des remboursements qui est financée, non par l’épargne courante, mais, à l’occasion d’opérations de gestion de patrimoine, par le recours à une épargne antérieurement constituée. Certains banquiers disent en effet que, si les remboursements prévus à l’échéancier au moment de la signature paraissent en général financés par le revenu de l’année, il n’en est pas de même des remboursements anticipés (Lump Sums, disent les Anglo-Saxons) qui font couramment appel à une épargne antérieure. S’agissant d’ailleurs du financement des « apports personnels » dans les acquisitions de biens durables, il faut d’ailleurs observer que celui-ci fait aussi très souvent appel à une épargne déjà constituée. Dans l’un comme dans l’autre cas, le montant du recours à une épargne antérieure est inconnu et exigerait des enquêtes précises auprès des ménages.

On constate donc l’importance de nos ignorances, même si certains progrès commencent d’apparaitre çà ou là, notamment en matière de remboursements de crédits à l’habitat. Elles suffisent à expliquer qu’à notre connaissance, nulle part au monde n’existe à ce jour une décomposition du flux annuel d’épargne des ménages en ses trois constituants : épargne financière, épargne non financière et remboursements de crédits.

Pour les Français, c’est cette décomposition que nous avons cherché à estimer sur la période 2009-2016 (Revue d’économie financière, n°135). Pour 7 des 8 années de cette période, les placements financiers constituent l’emploi le plus important de leur épargne, oscillant entre 39 et 54% du flux annuel d’épargne (soit environ 200 mds €). Les remboursements d’emprunts en représentent le deuxième poste, compris, 7 années sur 8, entre 35 et 42%. Enfin, la contribution au financement des apports personnels (investissement immédiat) est le poste le plus modeste, compris, quant à lui, 7 années sur 8, entre 15 et 25%.

S’agissant de l’épargne financière, elle est donc fort importante, mais ne dépasse la moitié du flux d’épargne que pour deux années. Pourtant, dans les commentaires des économistes et dans la presse, tout se passe comme si les deux autres emplois de l’épargne des ménage n’existaient pas ; jamais, la moindre allusion aux remboursements d’emprunts ou à la contribution aux apports personnels, ne serait-ce que pour signaler que ces deux postes sont très difficiles à estimer. L’épargne des Français est ainsi réduite à leur seule épargne financière et le débat dérisoire qui en résulte consiste souvent à se demander uniquement si la variation des versements sur les livrets règlementés peut rendre compte de celle du taux d’épargne.

Un programme de recherche complexe

Il est grandement temps d’élargir ce débat aux dimensions qu’il doit avoir en révisant d’abord l’influence sur le taux d’épargne des déterminants macro-économiques qu’on a vu, ici ou là, apparaitre dans les modèles. En étudiant ensuite ceux qui expliquent la variation du poids relatif dans le total de chacun des trois emplois de cette épargne et leur rôle dans les évolutions de celle-ci.

Une dizaine de déterminants macro-économiques ont, au cour du demi- siècle passé, fait tour à tour leur apparition dans les fonctions de consommation : de l’évolution du revenu aux variations des taux d’intérêt créditeurs, de l’ « effet de richesse » à l’endettement de l’Etat, du vieillissement de la population au taux de chômage…etc. Il faut maintenant, comme on a commencé à le faire depuis plusieurs années, se poser largement la question des relations entre épargne et crédit. Un accès facile au crédit (des taux d’intérêt faibles et une offre abondante) est-il de nature à faire reculer le taux d’épargne des ménages ? Globalement, parce que le crédit apparait comme un substitut de l’épargne et, plus spécifiquement, parce que la contribution de l’épargne courante au financement des « apports personnels » est très probablement d’autant plus faible que l’accès au crédit est aisé.

Il restera ensuite à étudier chacun des trois emplois du flux d’épargne et à se poser la question de savoir si l’un ou l’autre n’est pas de nature à exercer une influence significative sur le montant global de ce flux. A ce titre, les comportements de remboursement d’emprunts devront faire l’objet d’une analyse particulière. On peut penser, par exemple, que les remboursements rapides de crédit habitat, comme cela est le cas en France, ont pour résultat de maintenir le taux d’épargne à un niveau élevé. A l’inverse, des remboursements tardifs et parfois indéfiniment repoussés, comme on le voit souvent dans les pays anglo-saxons, expliquent sans doute, en partie, la faiblesse des taux d’épargne qu’on y observe.

Un tel programme de recherche exige évidemment, dans chaque pays, la collaboration des banques centrales avec les instituts statistiques et les organismes de sondage pour réaliser les nécessaires enquêtes auprès des ménages. Dans la zone euro, la mise en place de ce dispositif complexe devrait être supervisée par la BCE.

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André Babeau a enseigné aux Universités de Lille, Paris-Ouest et Paris-Dauphine. Il a été directeur du CREDOC (1978-1984) et du Centre de recherche sur l’épargne et président de la Société de statistiques de Paris. Il a également présidé le Comité consultatif des taux réglementés auprès du Ministre de l’économie et des finances (1998-2001). Il a publié de nombreux ouvrages portant principalement sur les comportements financiers des ménages, qui lui ont valu d’être quatre fois lauréat de l’Académie des Sciences morales et politiques.

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