Etat providence et progrès social écologique

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Par Eloi Laurent Publié le 13 novembre 2014 à 3h57

Le XXe siècle est généralement présenté comme un siècle de destructions humaines sans précédent, ce qui est hélas indéniable. Mais il est vraisemblable qu'il restera aussi et peut- être surtout dans l'histoire comme le siècle du miracle du développement humain, dans lequel l'État-providence a joué le premier rôle. On le perçoit nettement quand on regarde de plus près l'amélioration de la santé, qui fut plus forte dans la seconde moitié du XXe siècle qu'au cours des sept millions d'années précédentes d'histoire de l'humanité. L'espérance de vie a ainsi progressé de 35 ans entre 1900 et 1999, alors qu'elle n'avait augmenté que de 7 ans entre l'an mil et 1900. On a accompli cinq fois plus de progrès en un temps dix-neuf fois moins long (les indicateurs d'éducation portent de la même manière la marque d'un progrès fulgurant, par exemple le taux de scolarisation dans le secondaire aux États-Unis, passé de 16 % au début du siècle à 90 % à la fin). La montée en puissance des dépenses mutualisées par l'État-providence a bien entendu contribué de manière décisive à cette explosion du progrès social.

Le lien entre niveau de développement et présence de l'État-providence est à cet égard parfaitement clair et vaut dans les deux sens. Les pays les plus riches de la planète sont ceux qui investissent le plus dans la protection sociale : 20 % de leur richesse nationale sont investis dans les dépenses sociales publiques, contre 7 % pour les pays à revenu intermédiaire et 4 % pour les pays pauvres. En moyenne, les pays riches dépensent 80 fois par habitant le montant dépensé en matière de santé publique par les pays les plus pauvres. Réciproquement, les pays les plus développés humainement (revenu, éducation, santé) sont ceux qui, le plus tôt dans l'histoire, ont pu se doter d'un État-providence fort.

Et pourtant, force est de constater que les logiques de démantèlement de la protection sociale sont aujourd'hui à l'oeuvre en Europe – là même où l'État-providence fut inventé – de manière brutale (à l'image de la destruction du système de santé et de l'affaiblissement du système de retraite en Grèce, de la réduction des assurances chômage en Irlande ou de la précarisation du marché du travail en Allemagne), sournoise (le Royaume-Uni met en œuvre depuis la fin de l'année 2013 une politique de « préférence sociale » visant à exclure les étrangers des régimes d'assurance et de prestations) ou subreptice (comme la privatisation progressive du système de santé en France, mité par les régimes complémentaires).

Défaire ainsi l'État-providence, c'est lui faire payer le prix des erreurs de l'État macroéconomique et de l'État régulateur, lui qui n'a jamais provoqué la moindre crise économique et permet au contraire depuis quatre décennies de contenir les dégâts de celles qu'engendrent à répétition l'aveuglement des politiques budgétaires et monétaires et la financiarisation à outrance. C'est surtout mettre en danger le progrès social.

Faire refluer l'Etat-providence en Europe revient donc à nous appauvrir considérablement. Et avec nous les générations futures. Car il nous faut, au siècle du défi écologique, prolonger l'État-providence sur la base même de son formidable succès : l'État social-écologique doit répondre à la crise de la soutenabilité environnementale, tout comme l'État-providence a su relever les défis de la reconstruction sociale dans l'après-Seconde Guerre mondiale. Trois raisons profondes justifient cette nécessaire métamorphose.

La première est qu'il nous faut bâtir les institutions de la transition social-écologique. Répondre à nos crises écologiques est un problème plus pratique que moral : de quel type d'institutions avons-nous besoin pour soutenir la transition vers un monde où notre système social cessera de détruire notre système vital ? Nous avons ouvert une ère inédite, l'Anthropocène, dans laquelle nous sommes devenus les forces vitales et fatales de la biosphère. Mais nous n'avons pas encore créé les institutions qui nous permet- traient de vivre durablement dans ce monde en domestiquant notre surpuissance nouvelle. L'État social-écologique, qui repose sur les mêmes principes fondamentaux que l'État-providence, notamment celui de la normalisation de l'acci- dent par la mutualisation du risque, est l'une de ces institutions.

La deuxième raison, c'est que nous devons préserver nos biens communs des chocs écolo- giques. Passer du contrat social au contrat social- écologique, c'est reconnaître la vulnérabilité de la solidarité dans le siècle du défi environnemental et la nécessité de la protéger des conséquences inégalitaires des dérèglements écologiques.

La troisième raison, c'est qu'il importe de reconquérir politiquement le temps long. L'État- providence, par les masses financières qu'il mobilise sur le long terme au service du développement humain et qui rivalisent avec celles de la capitalisation boursière, est la grande force alternative à la financiarisation, laquelle raccourcit les horizons collectifs et résume l'expérience humaine à une performance immédiate et soli- taire. Si la protection sociale est le premier pilier de cette « égalité longue » qui s'oppose aux inégalités inefficaces, la prévoyance écologique en constitue le second.

Sur le plan des principes, on peut emprunter deux chemins différents pour établir une continuité entre l'État-providence et l'État social-écologique : celui du risque social et celui du bien-être individuel. Si l'on retient la première approche (en restant fidèle à la notion d'État-providence), que le risque social comprend aujourd'hui une importante dimension environnementale (inondations, canicules, tempêtes, etc.). Les citoyens sont en droit d'attendre de la puissance publique qu'elle développe les moyens de s'en protéger. L'autre chemin fait référence à la dénomination anglo-saxonne de la protection sociale, le welfare state – « État de bien-être » ou plus exactement « État pour le bien-être ». On considère alors non pas le risque auquel fait face l'individu, mais les sources de son bien-être (et de son mal-être). Dans la perspective de l'État social, il s'agit du revenu, de la vie de famille, de la santé. Dans la perspective social-écologique, on reconnaît que le bien-être d'un individu ou d'un groupe est en partie déterminé par les conditions environne- mentales. Il est dès lors légitime que la politique sociale inclue la dimension environnementale. Cette intégration en est à ses balbutiements, en France comme ailleurs.

''Nos crises écologiques sont des questions sociales qui peuvent se comprendre à la lumière des inégalités de revenu et de pouvoir, et se résoudre à l'aide de principes de justice et de bonnes institutions''

Quelle forme concrète pourrait prendre un État-providence qui viserait non pas seulement le progrès social mais le progrès social-écologique (qui peut être défini comme le progrès du développement humain dans un cadre démocratique à l'âge de l'Anthropocène) ? Il importe d'abord de comprendre que nos crises écologiques sont des questions sociales qui peuvent se com- prendre à la lumière des inégalités de revenu et de pouvoir, et se résoudre à l'aide de principes de justice et de bonnes institutions. L'approche social-écologique vise précisément à considérer la relation réciproque qui lie question sociale et enjeux écologiques, en démontrant comment les logiques sociales déterminent les dégradations et crises environnementales et en explorant en retour les conséquences sociales de ces atteintes à l'environnement humain[3].

2 Voir Prados de la Escosura L. (2014), « World Human Development: 1870-2007 », Review of Income and Wealth, no 34, janvier.
3 Voir notamment sur ce point et en français, Laurent É. (2011), Social-écologie, Flammarion ; Laurent É. (2011), « Économie du développement soutenable », Revue de l'OFCE, no 120 ; Laurent É. (2013), « Pour une approche social-écologique », Note de la Fondation Nicolas Hulot.

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Economiste à l'Ofce et professeur à Sciences Po et à la Stanford University

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