Du délit d’initié à la finance d’initiés

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Par Charles Le Lien Modifié le 11 octobre 2012 à 4h13

C’est le parcours que nous a fait accomplir à notre insu la déferlante technologique qui a submergé le segment traditionnel de marchés financiers déjà déstabilisés par des marchés à terme beaucoup plus liquides et juteux que les compartiments comptant.

On poursuivait et on poursuit encore sur le papier le délit d’initié classique : il est interdit sur un marché organisé où l’on fait appel public à l’épargne sur le marché primaire et où l’on négocie sur le marché secondaire (la bourse de valeurs mobilières à proprement parler) les titres émis sur le marché primaire, de tirer un profit personnel d’informations privilégiées dont on peut disposer du fait de sa situation d’initié pour telle ou telle opération : par exemple acheter un titre lorsqu’on est associé dirigeant d’une société la veille de la publication d’une bonne nouvelle qui devait faire monter le cours de bourse de l’entreprise considérée. Il est interdit d’abuser de sa position d’initié.

Mais tandis que l’on est resté sur cette idée banale de délit d’initié, on n’a pas encore osé analyser sous cet angle la véritable finance d’initiés dans laquelle nous avons plongé corps et biens. Déjà la cotation de titres "en continu" rendait quasiment impossible la tâche de vérifier si un ordre de bourse avait été traité de manière loyale, mais l’arrivée du trading à haute fréquence (THF) a rendu absurde l’idée de marchés financiers transparents et loyaux, tout simplement accessibles à un petit porteur.

Réussir à passer des ordres dépend désormais de l’équipement informatique des intervenants professionnels sur ces marchés délocalisés. Les plus puissants, ou ceux dont les ordinateurs sont les plus rapprochés de l’ordinateur du marché, peuvent le bombarder de milliers d’ordres et contrordres par seconde et ne laisser rentrer les ordres d’achat des investisseurs individuels qu’au moment où par exemple le cours atteint son climax et où le professionnel cherche une contrepartie innocente.

Le marché boursier est devenu en outre de facto incontrôlable. Lorsque l’autorité des marchés financiers s’est risquée à cet exercice, elle a mis plusieurs jours à ne dépouiller au mieux que quelques minutes de l’éphéméride boursière. En fait les modalités mêmes de fonctionnement de la finance contemporaine et en particulier le THF l’ont fait basculer tout entière dans une finance d’initiés inaccessible au commun des mortels auquel ces marchés publics étaient initialement destinés.

Chassé par la porte le délit d’initié est entré en tsunami par la fenêtre, il faut oser le reconnaître et le dénoncer comme tel. Comme l’a fort bien dit Ewald Nowotny, membre du Conseil des Gouverneurs de la BCE (Les Echos du 26 septembre 2012) : "sur le THF il n’y rien à règlementer, il faut l’interdire". Et ce ne devrait être qu’un début…

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Spécialiste des questions monétaires, Charles Le Lien enseigne en milieu professionnel et universitaire. Charles Le Lien est l'auteur avec Philippe Simonnot de "Monnaie : Histoire d'un imposture" (Perrin 2012). 

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