L’échange ne se limite pas au marché impersonnel

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Par Jacques Bichot Modifié le 2 février 2016 à 10h44
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Le remplacement de trop d’échanges personnalisés et raisonnablement stables par des marchés impersonnels et très fluctuants, a largement contribué à rendre nos économies moins performantes et moins humaines.

Les deux ou trois dernières décennies ont été marquées par une augmentation considérable de la place tenue par les marchés impersonnels, au sein des échanges tant nationaux qu’internationaux. Pour les matières premières, les accords d’approvisionnement à long terme à des prix programmés à l’avance ont fortement reculé par rapport aux transactions au coup par coup, complétées par une multitude d’opérations financières telles que des options et des ventes ou achats à terme. Les opérations de financement se sont polarisées sur les émissions de titres négociables, et celles qui ne pouvaient pas prendre directement cette forme – par exemple, les crédits immobiliers aux particuliers – sont devenues une matière première pour la titrisation, ce qui permet d’alimenter à partir de contrats personnalisés des transactions anonymes réalisées sur des marchés impersonnels. Les denrées agricoles sont de plus en plus conçues comme des objets de transactions quasi boursières : les producteurs ne peuvent plus produire dans les cadres sécurisants qu'avait mis en place, par exemple, la politique agricole commune. Et ainsi de suite.

Les marchés (que nous appelons ici « impersonnels ») basés sur une sorte d’anonymat des vendeurs et des acheteurs sont très utiles : ils constituent une manière de confronter l’offre et la demande, qui est la plus efficace dans bien des cas de figure. Mais ils ne représentent pas l’alpha et l’oméga de l’échange. Le contrat personnalisé entre deux ou plusieurs personnes physiques ou morales est aussi un moyen d’échange, qui a largement fait ses preuves. Dans certains cas, le marché impersonnel est probablement la meilleure solution. Et dans d’autres cas, le contrat personnalisé est préférable. Notre analyse de la situation actuelle et de l’évolution à moyen et long terme dont elle résulte, nous conduit à penser que la part de l’échange personnalisé est devenue nettement insuffisante.

Examinons d’abord les pratiques financières. La relation entre un chef d’entreprise de petite taille et son ou ses banquiers, est plus efficace si elle est une véritable relation humaine. Le marché impersonnel, en la matière, est synonyme de bureaucratisation : une masse d’informations qualitatives très utiles, en provenance de chacun des protagonistes, est perdue ; il ne reste que les renseignements qui se prêtent facilement à la standardisation et à la quantification. Or, l’information est le nerf, pas seulement de la guerre, mais aussi de la collaboration fructueuse entre partenaires. Qu’il s’agisse d’éviter un investissement qui se présente bien à l’aulne d’un « business plan » stéréotypé, mais conduira en réalité à un fiasco pour des raisons que leur subtilité rend invisibles en dehors d’une relation approfondie ; ou qu’il s’agisse inversement de financer un projet qui ne se présente pas très bien, dans le cadre pré-formaté d’une procédure informatique standardisée, mais constitue en réalité une innovation prometteuse : dans les deux cas, la formule du marché bureaucratisé fait obstacle au bon fonctionnement de l’économie.

Passons aux fournitures de matières premières et d’énergie. Les ménages, après les entreprises, sont sollicités pour accepter des contrats de fourniture de gaz ou d’électricité « aux prix du marché », de façon à ce que Engie, EDF et leurs concurrents puissent répercuter sur leurs clients les variations de ces prix de marché. Cela veut dire que ces entreprises auront beaucoup moins intérêt à s’approvisionner sous forme de contrats à long terme. Le trading constituera une part encore plus importante de leur activité ; la part de la finance de marché dans la valeur ajoutée comptable augmentera au détriment de la valeur ajoutée réelle.

Pour EDF, le coût de production de l’électricité dépend modestement du prix des consommables, et beaucoup de l’amortissement, du renouvellement et de l’entretien des centrales (nucléaires, mais aussi hydrauliques, éoliennes et solaires). Que le prix du courant puisse être modulé aux heures de pointe, de façon à inciter les utilisateurs les plus flexibles à organiser leur consommation en conséquence, très bien. Mais que le tarif de base se transforme en prix de marché alors que la structure de production occasionne principalement des coûts fixes, cela n’a pas de sens : la versatilité des fluctuations de marché détrône la stabilité des contrats à long terme en raison d’une mode irrationnelle qui l’a emporté sur le sens commun.

Pour le pétrole, la prééminence des prix de marché, au comptant et à terme, sur les prix fixés contractuellement pour de longues périodes, est en train de produire sous nos yeux de véritables catastrophes. Les entreprises qui travaillent pour la recherche des hydrocarbures et pour l’investissement dans les équipements de production et de transport sont sinistrées – Vallourec en est un exemple parmi bien d’autres. Certes, il faut que ces fournisseurs reçoivent des signaux lorsqu’il y a davantage ou moins besoin de leurs services, mais la brutalité des signaux en provenance des marchés les plus volatils est trop importante ; des échanges contractuels à plus long terme conduiraient à des adaptations moins excessives et partant moins traumatisantes pour les travailleurs et pour les responsables d’entreprises. Quant aux États qui vivent de la rente pétrolière, autant il serait ridicule de vouloir faire pleurer Margot sur leur triste sort, autant il faut souligner les répercussions très dures que leur mésaventure actuelle a sur les hommes, les femmes et les enfants qui dépendent de leurs dépenses. On ne parle guère des répercussions que les cabrioles des prix du pétrole ont sur les millions de travailleurs immigrés qui font tourner l’économie des pays du golfe persique, mais elles ont une toute autre importance réelle que les variations de la fortune de quelques émirs.

Last but not least, les variations excessives des prix agricoles ont des conséquences dramatiques. Qu’il s’agisse d’un éleveur breton ou d’un petit producteur de café sud-américain, l’échange limité au marché impersonnel conduit à des situations inhumaines. Le marché est fait pour l’homme, et non l’homme pour le marché. Il n’y a hélas guère d’ajustements économiques sans souffrance, mais les mécanismes qui génèrent de la souffrance inutile doivent céder la place à ceux qui, avec moins de drames humains, stimulent tout autant, et même davantage, les producteurs. S’il est vrai que le marché impersonnel engendre davantage de désespoir que les contrats personnalisés à moyen et long terme, rognons quelque peu les ailes à la première de ces deux formes d’échange et donnons plus de place à la seconde.

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Jacques Bichot est économiste, mathématicien de formation, professeur émérite à l'université Lyon 3. Il a surtout travaillé à renouveler la théorie monétaire et l'économie de la sécurité sociale, conçue comme un producteur de services. Il est l'auteur de "La mort de l'Etat providence ; vive les assurances sociales" avec Arnaud Robinet, de "Le Labyrinthe ; compliquer pour régner" aux Belles Lettres, de "La retraite en liberté" au Cherche Midi et de "Cure de jouvence pour la Sécu" aux éditions L'Harmattan.

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