Quand les taux baissent, le risque ne se voit plus

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La France emprunte actuellement à des taux avoisinant les 0 %.

Merci Ben Bernanke et Janet Yellen, merci Mario Draghi ! Vous avez fait baisser comme jamais les taux d’intérêt en rachetant de la dette d’état, ce qui a fait monter la bourse comme jamais.

Faire monter la bourse, c’est bon pour l’économie parce que c’est bon pour le moral. L’effet richesse joue alors à plein. L’entrepreneur dont la firme « vaut » plus cher achète son concurrent moins bien valorisé par les marchés. Il peut la payer en liquide, en s’endettant au moment où les taux sont si bas, ou bien en actions, en vendant la promesse de cours encore plus élevés dans le futur. L’entrepreneur qui veut investir en équipement peut le faire d’autant mieux et pour les deux mêmes raisons : la bourse monte, les taux d’intérêt baissent. Les ménages, de leur côté, consomment et investissent plus, portés par une économie qui voit un futur plus rose.

Merci le risque taux 

Car où donc trouver des placements qui rapportent ? Réponse : en prenant plus de risque, si vous voulez gagner au moins autant. Vous voulez des bons du trésor français à 10 ans, autrement dit vous voulez acheter « le risque France » ? Ceci vous a rapporté 4 % en janvier 2011 ou janvier 2012, mais 2,5 % en janvier 2013 et 0,5 % ce début d’année. Autrement dit, pour gagner autant de revenu qu’il y a quatre ans, il faut quadrupler la mise, sachant qu’il est impossible de penser que cette baisse des taux va se poursuivre. Acheter aujourd’hui, c’est donc prendre le risque de la remontée des taux, dans un, deux ou trois ans. C’est donc gagner autant avec bien plus de fonds qu’avant, en s’engageant, en plus, à garder cet investissement jusqu’au bout.

Merci les pays exotiques

Aller vers des placements plus risqués, c’est découvrir des pays qui défraient un peu plus la chronique. Le 10 ans Espagne ou Italie rapporte aujourd’hui 1,3 %, le 10 ans Portugal 1,7 %. C’est donc « mieux » que la France, si tout va mieux. Et il y a aussi la Turquie : 7,9 %, avec (quand même) le risque qui pèse sur la livre turque... Chercher plus de rendement, c’est aller vers des entreprises plus fragiles, à la note (rating) plus faible. C’est aussi prêter encore plus longtemps à des pays ou à des entreprises. C’est donc s’engager plus, pour plus longtemps, dans des produits plus incertains, moins liquides. Il faut le savoir, comprendre ces placements et les suivre de très près.

Merci le risque actions

On vous dira que c’est trop tard pour les Etats-Unis, avec le Dow Jones désormais au-dessus de 18 000, parce que les taux sont bas depuis longtemps et que les investisseurs se sont déjà placés, avec cette baisse des taux qui a fait repartir l’économie. C’est assez tard aussi pour le Nasdaq au-dessus de 5000, comme pour le CAC 40 qui vient de faire une belle envolée de 20 % suite à la politique monétaire de la BCE. Toujours trop tard ! Mais on ajoute qu’il « reste à faire », même si « le facile a été fait ». Toujours pareil ! Le difficile, c’est en fait de trouver les valeurs oubliées, celles qui sont plus risquées, et plus chères, dans des secteurs plus instables, avec des entreprises moins puissantes ou bien qui travaillent dans ou avec des pays compliqués. Merci, aussi, les produits complexes ! Mais vous avez promis de ne pas y toucher ! Le souvenir des subprimes est encore trop frais. Oublions.

De l'oubli du risque

Merci Janet Yellen, puis dans deux ans Mario Draghi, quand vous normaliserez tout cela, autrement dit quand vous augmenterez les taux, de le faire avec beaucoup de doigté. Il ne faudra pas inquiéter, au risque de faire ralentir l’économie, voire de faire sombrer la bourse. Tout le monde sait que vous nous avez poussés à prendre plus de risque quand vous avez baissé les taux. Nous aimerions tant que rien ne change quand vous les monterez.

Et oui, quand les taux baissent, on cherche le rendement en oubliant que le risque est là, et qu’il a en réalité monté. Et quand les taux remontent, les états ou les entreprises se retrouvent trop endettés, leurs valorisations sont jugées excessives, les OPA trop chères. Alors il faut corriger, purger, dégraisser, désendetter, vendre... Entretemps l’économie sera repartie, avec des taux plus hauts jusqu’à ce que, si les choses se détériorent vraiment, on demande à Janet et à Mario de les rebaisser.

Et c’est ainsi que vont les marées de la bourse et de la finance, avec Janet et Mario aujourd’hui, après Eve et Adam, sans que jamais la leçon ne serve : le risque ne se dissout pas dans la liquidité, au contraire.

Retrouvez cet article sur le blog de Jean-Paul Betbèze


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Jean-Paul Betbèze

Jean-Paul Betbèze est PDG de Betbèze Conseil, membre de la Commission Economique de la Nation et du Bureau du Conseil national de l'information statistique (France), du Cercle des économistes et Président du Comité scientifique de la Fondation Robert Schumann. Professeur d'Université (Agrégé des Facultés, Professeur à Paris Panthéon-Assas), il a été auparavant chef économiste de banque (Chef économiste du Crédit Lyonnais puis Chef économiste & Directeur des Etudes Economiques, Membre du Comité Exécutif de Crédit Agricole SA) et membre pendant six ans du Conseil d'Analyse économique auprès du Premier ministre.

Il est l'auteur des ouvrages suivants:
· "Si ça nous arrivait demain..." aux éditions Plon, Collection Tribune Libre
· "2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France" aux Editions PUF, 2012.
. "Quelles réformes pour sauver l'Etat ?" avec Benoît Coeuré aux Editions PUF, 2011.
. "Les 100 mots de l'Europe" avec Jean-Dominique Giuliani aux Editions PUF, 2O11
. "Les 100 mots de la Chine" avec André Chieng aux Editions PUF, 2010.

Son site : www.betbezeconseil.com