Les frères Pereire, inventeurs de l’industrie moderne française

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Par Jean-Philippe Bidault Modifié le 29 juillet 2014 à 13h53

Extraits du livre "Si la banque m'était contée..." de Jean-Philippe Bidault

Intérieur jour, Salle d'audience de la Cour d'appel de Paris, un après-midi ensoleillé de 1870. Les frères Pereire comparaissent devant le tribunal.

Le président Gilardin demande le silence, puis, s'adressant aux deux hommes qui viennent de prendre place devant lui au premier rang, à côté de leur avocat, lance, comme si l'on se trouvait à une réunion de quelque commission parlementaire :

« Dans quel ordre, Messieurs, souhaitez-vous intervenir ? »

Maître Bosviel, qu'on a vu descendre de la même voiture que ses clients, se lève :

« Devant la Cour, ne peuvent prévaloir que l'âge et l'alphabet. Emile précédant Isaac à la fois par la naissance et par l'ordre alphabétique, nous suggérons qu'il prenne la parole en premier.

– Voilà qui est parfait, poursuit le président Gilardin. J'appelle donc à la barre Monsieur Emile Pereire, auquel je demande de bien vouloir décliner son identité. »

L'aîné des deux frères se lève, puis après avoir rejoint la barre d'un pas calme, déclare :

« Jacob Rodrigue Emile Pereire, né le 3 décembre 1800 à Bordeaux, capitaliste.

– Fort bien, enchaîne le président. Pourriez-vous maintenant faire part à la Cour du regard que vous portez sur les incidents qui ont affecté le Crédit mobilier et la Compagnie immobilière au cours de l'année 1868 et qui sont aujourd'hui invoqués par les demandeurs à l'appui de l'action en responsabilité qu'ils ont engagée à votre encontre ?

– Bien volontiers, Monsieur le Président, s'empresse de répondre Emile Pereire. »

Puis d'adressant à la Cour, il ajoute :

« Ma vie est assez connue de vous, Messieurs. Cependant vous ne trouverez pas mauvais, je l'espère, que je rappelle, avec toute la modestie dont je suis capable, des antécédents qui sont la meilleure réponse aux reproches qui nous sont faits, à mon frère et à moi-même. Je crois être l'un des plus anciens praticiens en matière de banque. Mes premières armes remontent à 1818 ! Depuis cette époque, j'ai parcouru tous les grades de l'industrie et de la finance, et j'ai participé, je puis le dire, à de très grandes affaires.

– Nul ne le contestera ici, remarque le président Gilardin. »

Au murmure de réprobation qui s'ensuit, Emile Pereire comprend que la salle lui serait hostile. Habilement, l'ancien député qu'il est décide d'en tenir compte :

« Après une pratique laborieuse et le maniement, pendant près d'un demi siècle, des plus grandes affaires du pays, je suis resté conséquent sur les principes que j'ai défendus, comme publiciste, dans ma jeunesse. Dès 1830, nous avons, avec mon frère, formulé un projet pour suppléer la Banque de France, pour venir en aide au commerce et prévenir les crises qui se sont malheureusement produites plus tard. Nous avons présenté cette proposition peu de temps après la révolution de Juillet. Nous n'étions alors que de modestes écrivains, ni capitalistes, ni banquiers, ni à la tête d'aucun établissement de crédit. Nous indiquions seulement ce que nous estimions bon pour le développement du commerce. Cette proposition fut jugée sérieuse, mais les événements marchèrent trop vite, la recommandation ne put aboutir.

– Voudriez-vous, Monsieur, résumer pour la Cour les grands traits de votre préconisation ?

– Nous proposions de modifier, en l'améliorant, le statut de la Banque de France.

– Rien de moins ! s'étonne le président.

– Je passe immédiatement à 1848, poursuit Emile Pereire, qui n'a pas entendu la remarque du président. Dès les premiers jours qui suivirent la révolution de 1848, je me rendis à l'Hôtel de Ville, où je comptais de nombreux amis, pour indiquer l'urgence de la création d'un Comptoir d'escompte, car, il faut le dire, tous les établissements de crédit croulaient sous l'effet de la suspension des paiements. En quelques jours, le Comptoir d'escompte était établi.

(...)

- La Cour vous entend, Monsieur Pereire. Mais pourquoi avoir ensuite créé le Crédit mobilier. N'était-ce point superfétatoire ?

– Le Comptoir d'escompte aurait dû apporter à l'industrie et au commerce français les fonds dont ils avaient besoin. Mais c'était sans compter avec la Banque de France ! Devant la détresse des compagnies de chemins de fer, incapables de poursuivre leur mission par manque de liquidités, le ministre des Finances m'engagea à créer une institution susceptible de remédier à une situation si grave. En 1850, je créai le Sous-comptoir des chemins de fer. En 1852, je fus à nouveau consulté sur les mesures à prendre pour ranimer le commerce et l'industrie.

– Et qu'avez-vous recommandé cette fois ? Des liquidités, encore, toujours plus de liquidités, au risque de l'inflation ? interroge le président Gilardin, propulsant ses deux bras vers la barre comme s'il voulait la saisir.

– Il y a une page de Turgot, Messieurs, qui devrait être affichée dans la salle de délibération de tous les établissements de crédit et qu'avec votre permission je souhaiterais lire à la Cour.

– Lisez, Monsieur Pereire, lisez.

(...)

Du côté du public, un autre bruissement, moins soutenu toutefois que le premier, se fait à nouveau entendre. Emile Pereire déplie la feuille de papier qu'il a sortie de sa poche, saisit son lorgnon et commence sa lecture :

« Voici ce qu'écrit Turgot : L'intérêt courant de l'argent est le thermomètre par où l'on peut juger de l'abondance ou de la rareté des capitaux, et le bas intérêt de l'argent est tout à la fois l'effet et l'indice de l'abondance des capitaux.

– Voilà qui est dit, souligne le président Gilardin.

– Il n'y a rien à ajouter à une page aussi éloquente que celle-là.

- Est-ce en vertu de ces considérations que vous avez convaincu le gouvernement d'autoriser le Crédit mobilier et de créer le Crédit foncier ? demande le président. Votre projet était-il de vous substituer à la Banque ?

– La hausse du taux de l'escompte à laquelle se livrait la Banque de France à la moindre frayeur avait pour résultat de semer l'alarme dans toutes les relations de l'industrie et du commerce. L'instabilité des opérations de la Banque et l'incompréhension de sa détermination paralysaient toutes les affaires.

– Venez-en au fait, Monsieur Pereire.

– Mon frère et moi avons toujours dit que si Banque de France ne peut, ou ne veut pas faire tout le service financier du pays, le service nécessaire, indispensable, elle doit laisser faire à d'autres ce qu'elle ne fait pas elle-même. Notre intention n'avait pas d'autre ambition quand nous avons créé le Crédit mobilier et la Compagnie immobilière. »

A ces deux derniers mots, plusieurs sifflets se font entendre du côté du public et obligent le président à menacer de faire évacuer si le silence ne revient pas.

« Ne vous laissez pas impressionner, Monsieur, continuez je vous prie, intime le président (...) Vos adversaires vous reprochent d'avoir spéculé.

– Il y a spéculation et spéculation comme il y a fagots et fagots. Comme Michelet, j'ai le regret que ce mot, ce beau mot de spéculateur, ait été tellement détourné de sa signification première. Dans son sens péjoratif, le spéculateur prend des paris, comme dans un jeu de hasard. La spéculation n'est alors qu'un fléau, lorsqu'elle s'applique à des entreprises fictives. Elle se fait complice pour tromper l'argent et lui faire prendre de fausses et ruineuses directions. Mais, dans son sens noble, le spéculateur observe pour anticiper, c'est un stratège qui, d'un point élevé, regarde au loin, prévoit, calcule les voies de l'avenir. Alors, oui, la spéculation a du bon, elle devient un stimulant salutaire, un apéritif utile, lorsqu'elle s'attache à des affaires sérieuses. Elle excite, elle entraîne à sa suite des capitaux qui sommeillaient ou qui n'osaient pas se montrer, et qui ensuite s'applaudissent d'être sortis de leur torpeur et d'avoir repris leur fonctionnement naturel. »

Sur les bancs, l'exaspération est à son comble. Même le président Gilardin ne peut contenir sa surprise.

« Je dois tout de même, Monsieur Pereire, rappeler que les actionnaires qui vous poursuivent en responsabilité aujourd'hui devant cette Cour s'estiment lésés par une fraude que vous, et les autres administrateurs, auriez commise en donnant une évaluation exagérée aux apports du Crédit mobilier à la Compagnie immobilière lors de sa formation ! Ils prétendent avoir été amenés par cette manœuvre à souscrire à un prix notablement exagéré ! »

Puis, interrompant Emile Pereire au moment où il s'apprête à protester, le président poursuit :

« Il est temps d'entendre l'avocat des plaignants avocat. Maître, je vous en prie. »

L'avocat des demandeurs se rapproche de la barre. Emile Pereire profite de ce répit ; jusque-là, il s'est tenu droit, il s'appuie maintenant à la barre derrière laquelle se poste l'avocat.

« C'est vraiment inouï, commence par déclarer le représentant des plaignants, de voir des administrateurs de sociétés disposés à se laver les mains des désastres qui menacent la masse des actionnaires. Se figurent-ils pouvoir rester riches au milieu des ruines qui les entourent ? C'est certainement la plus folle des illusions : il faut qu'ils en demeurent bien convaincus, car c'est une juste morale, si leur fortune et leur honneur sont pleinement engagés dans toutes les malheureuses entreprises.

– Je suis ici, l'interrompt Emile Pereire.

– Nous en sommes aises, réplique l'avocat en bombant son torse pour élever son regard, mais vous admettrez qu'il nous a fallu insister. Monsieur Pereire, vous vous piquez de donner des leçons de citoyenneté et d'économie à la Cour. Que ne vous les êtes-vous appliquées à vous-même ! Vous accusez le gouverneur de la Banque de France de s'être montré pusillanime. (...) N'est-ce pas cette même Banque de France, que vous avez appelée à la rescousse au moment de tous les dangers ?

– C'était son rôle, cela aurait dû être son rôle d'assurer la liquidité.

– Comme vous y allez ! réagit l'avocat. Vous voulez dire que vous avez sollicité un emprunt...

– Nous avons eu la pensée de cet emprunt, à trois ans. La conversion de notre passif en dette payable à terme nous aurait permis d'attendre des circonstances meilleures pour la réalisation de notre actif. C'est de ces circonstances que la Bourse a déduit sa propension à la baisse sur les valeurs de nos sociétés...

- Et la ruine de mes clients ! s'écrie l'avocat. On ne saurait être dupe désormais de tous ces mirages qui les ont abusés. Vous allez un peu vite, Monsieur Pereire. Vous rêviez des combinaisons les plus illusoires et des concours les plus impossibles, sans jamais songer à vous obliger sur votre patrimoine personnel. »

Au moment où Emile Pereire s'apprête à répondre à ces accusations, le président l'interrompt : « Monsieur Pereire, la Cour vous remercie. Vous nous avez servi un plat copieux, il nous faut le digérer. » Puis, il fait retentir la cloche et enchaîne : « L'audience est suspendue. Elle reprendra à quatre heures.»

"Si la banque m'était contée..." de Jean-Philippe Bidault

Éditions du Palio

194 pages

14,5 x 22 cm

21,50 euros

couverture si la banque

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Jean-Philippe Bidault est un ancien élève de Normale Sup' en Sciences Physiques, titulaire d'une maîtrise de Lettres et diplômé de l'Institut de Haute Finance. Après avoir été dirigeant de sociétés, il est actuellement vice-président de la Compagnie des Conseils et Experts Financiers (CCEF). Ancien journaliste à Valeurs Actuelles, il a publié de nombreux ouvrages comme auteur ou éditeur et notamment Si l'argent m'était conté (Editions du Palio, 2012), où il met en scène les échanges économiques et les passions qui les entourent. Il est également président de l'Institut Vitruve (Etudes sur Alésia, capitale des Gaules).

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