La crise a un côté soporifique

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Par Ronan Chastellier Modifié le 13 mai 2013 à 1h50

Extrait de "Tous en slip", de Ronan Chastelier aux éditions du Moment

« Des pensées de plomb m’oppressent », dit le poète. Toute la société devient monothématique et se synchronise sur une seule et même émotion, la crise. On rentre dans une phase de durée, d’expérience, d’épaisseur. Qui a joué au jokari peut s’en faire une idée. La balle qui rebondit à distance, mais dans un certain rayon, toujours limité quoique variable. C’est le concept du sur-place, de la panne. Pire encore, la baisse tendancielle du taux de création. Le manque d’idées devient palpable dans la répétition du même.

Ce qui a l’air de marcher, c’est le « vieux neuf » : dans l’incertitude économique, on consacre et on ratifie de vieilles choses pour en faire des « classiques instantanés », des « Essentiels », des high concepts. Ce processus de réplique, appelé encore « stratégie du coucou » par les industriels, permet d’établir des liens réactivés avec la demande, mais présente un sérieux côté régressif. À un certain moment, on a l’impression que c’est toute la société de consommation qui résonne des chants mélancoliques et un peu niais des coffrets « collector » : Bonne Maman, la Laitière, la Mère Poulard, etc. Tout est pour ainsi dire rigidifié, comme au musée Grévin, et une étrange tristesse plane dans l’air.

Car plus on commémore, plus on pontifie et moins on crée. Ce que l’écrivain anglais G. K. Chesterton a appelé « penser à rebours », qui est l’idée que nous devons opérer un bond en arrière pour revenir au temps d’avant les décisions malheureuses et fatidiques. En mode, on est confrontés à des répétitions, des récurrences, et la presse s’extasie régulièrement sur le retour de la petite robe noire, de la ballerine, de l’espadrille. C’est comme si le présent était insipide, angoissant, et devait prendre la marque du passé pour dégager une saveur.

Dans cette période d’errance et de doute, le consommateur inquiet se pose constamment la question de la relation à la vérité. Mais on atteint parfois la vérité au terme d’une série d’erreurs. Des objets que nous convoitons, des idées pour lesquelles nous nous enthousiasmons, nous finissons toujours par réaliser que ce n’est pas ça. Quelle est l’expression de la sincérité, d’une nature vraie ? Où est la part d’artifice ? Et comment trouver un compromis entre l’intervention de l’homme et la toute-puissance de la nature ? Parfois, la nouveauté étant indésirable, insupportable ou dangereuse, comme la contemplation directe du soleil chez Platon, le consommateur se contente de l’authenticité. Par une convention idéologique, l’authenticité signifie à ses yeux vérité et intégrité. D’où un florilège d’objets néo- authentiques. On ajoute au standard une variation de surface, ce qui fait croire à une différence prometteuse en découverte et en nouveauté. Et ça marche aussi bien pour une confiture que pour les rééditions en DVD de Paul McCartney ou pour un vieux PEL dont on découvre que les intérêts en 2013 sont défiscalisés après huit ou dix ans.

Avec l’authenticité, les consommateurs se comportent un peu comme des « brouteurs archaïques », terme emprunté à l’écologie pour caractériser l’action des grands mammifères, élans, bisons, etc., qui jouent un rôle-clé dans les écosystèmes naturels comme régulateurs écologiques. Pour les industriels, les rétro-consommateurs sont, tels ces mammifères, des régulateurs de la demande, utiles et qui savent tirer un certain contentement de ces bons vieux produits. Des produits qui contiennent un maximum de passé, un minimum de futur et empêchent en réalité de passer à autre chose. La crise a un côté soporifique.

Combien d’économistes ont suçoté leurs branches de lunettes sur les plateaux de télévision, et endormi leur monde en assénant de fausses prophéties ? Comme les banquiers d’affaires avec leur manie d’avoir toujours le dernier mot dans les pages « opinion » de la presse éco. La vie n’est pas du côté de ces statistiques, des courbes en U et des points d’inflexion. Et tous ces bavards vaniteux, qui compliquent les choses simples sans remédier aux choses complexes qui nous accablent, ont produit de la somnolence.

D’ailleurs, les Français ne se sont jamais autant passionnés pour le choix d’une bonne literie. À la recherche de ce que saint Augustin appelait « le plaisant repos qui doit permettre de revigorer le corps et l’âme fatigués par le travail ». Cet argument fait vendre dans le secteur de la literie où l’offre est pléthorique, voire labyrinthique, car l’on s’embrouille un peu entre les sommiers à lattes où à ressorts. Les Français semblent privilégier les lattes parce que c’est plus ferme. Mais aujourd’hui, avec la crise, il y a une tendance à vouloir s’enfoncer à l’infini dans des sommiers à « ressorts ensachés ». Le satiriste Karl Krauss, auteur de L’Éloge de la grasse matinée, au début du XIXe siècle, aurait pu s’adresser aux salariés français de 2013, quand il affirmait que la « grasse matinée est une contre-activité, indispensable et féconde, le corrélatif secret du travail ».

Mais aujourd’hui, on est encore loin de cette idée du sommeil comme hymne d’encouragement à l’activité économique. Sur le front du travail, toutes les études concernant le moral des cadres révèlent une forme de léthargie, un état d’hébétude. Le pessimisme se répand comme un gaz invisible, tendant à faire disparaître chez tout un chacun l’envie de rire. Le stade morbide s’intensifie. Ce processus alimente la « fabrique de l’impuissance », dixit l’armada de psychologues donnant régulièrement leur avis et créant des « cellules psychologiques » à tout-va. Ainsi, 57 % des salariés considèrent que leur entreprise va réduire ses effectifs. Pour autant, ce n’est pas le mystique chant du coq. Plutôt la mélancolie d’une chouette à l’aurore. En effet, personne ne tire la sonnette d’alarme face à la « possibilité menaçante » de perdre son emploi, et les salariés en France ne sont pas à proprement parler dans une logique de combat ou de jet en avant.

Non, leur « vouloir » (préserver son emploi) semble plus que compensé par un contre vouloir : ne pas toucher à leurs RTT, leurs congés, leurs avantages, etc. C’est le point chatouilleux.La mobilisation pour l’emploi dissimulerait une immobilisation bien plus fondamentale. Faut-il dès lors convoquer Adrastée, la fameuse nymphe de la mythologie grecque qui « amène au mouvement ce qui répugne au mouvement » ?

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Ronan Chastellier est sociologue, maître de conférence à l'institut d'Etudes Politiques de Paris. Il est également conseiller éditorial du magazine Technikart, " planneur stratégique " en agence de publicité (McCann, TBWA...) et journaliste économique (Les Echos, Le Monde, L'Entreprise, BFM...).  Il vient de publier «Tous en slip ! Essai sur la frugalité contemporaine et le retour aux valeurs simples».

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