MAURITANIE – Retour au pays de certains cadres négro-mauritaniens après 27 ans d’exil : Les Flam se ravivent

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Par Economie Matin Afrique Modifié le 2 mars 2014 à 15h07

Après 27 ans d’exil au Sénégal et en Suède, le porte-parole des Forces de libération africaines de Mauritanie (Flam) s’apprête à rentrer au pays. Derrière la joie des retrouvailles, Kaaw Touré entend raviver la lutte que son mouvement a toujours menée contre le racisme d’Etat et l’exclusion des populations négro-mauritaniennes.

«J’ai quitté le pays alors que j’étais très jeune. Et je rentre majeur. J’étais célibataire, je rentre marié et père de famille. Beaucoup de choses ont changé. Je ne sais pas ce que je vais voir, mais je sais que je ne verrais pas beaucoup d’amis et de parents proches qui ont quitté ce monde après mon exil. Mais il y a aussi l’espoir de voir une autre Mauritanie réconciliée et plus ouverte.» L’avion d’Air Mauritanie, qui se posera ce mardi sur la piste de l’Aéroport international de Nouakchott, aura à son bord un homme blessé et pressé de retrouver un pays réconcilié avec lui-même.
En effet, après 27 années d’exil au Sénégal puis en Suède, le militant mauritanien des droits de l’Homme Kaaw Touré va de nouveau fouler le sol de son pays natal. A quelques heures de ce rendez-vous, l’homme garde sa sérénité, mais laisse quand même transparaître une certaine fébrilité qui le pousse à lancer une alerte sur les medias. «La seule précaution qu’on a prise, c’est d’alerter les médias et les organisations de défense des droits de l’Homme africaines et internationales. Mais aussi l’opinion mauritanienne que nous prendrons à témoin», explique le militant qui s’est arrêté au Quotidien sur le chemin du retour vers le pays natal. D’autres figures de ce mouvement en exil retrouvent le pays natal pour poursuivre le combat chez eux.
Porte-parole des Forces de libération africaines de Mauritanie (Flam), un mouvement de revendication de Négro-mauritaniens interdit depuis 1986, Kaaw Touré envisage son retour après quelques signes d’ouverture que le gouvernement de Mohamed Ould Abdel Aziz a laissé entrevoir. «Nous avons envoyé une mission de prospection sur le terrain pour redynamiser les structures, contacter les organisations de défense des droits de l’Homme et même les autorités. C’est dans ce cadre que je suis là, parce j’ai décidé de rentrer au pays ce mardi», dit-il.
Selon le porte-parole des Flam, les conditions ont légèrement évolué sous le ciel mauritanien. «En 1986, on ne pouvait pas s’exprimer librement ni dénoncer le racisme et l’esclavage. Aujourd’hui, il y a des mouvements qui reprennent notre discours et nous pensons qu’il y a une certaine liberté d’expression même si les problèmes que nous posions restent entiers. C’est le problème de la cohabitation, le racisme d’Etat ou l’apartheid qui sévit toujours et qui exclut les Noirs», détaille-t-il. Les Flam qui s’arcboutent sur ces revendications prônent un partage équitable du pouvoir entre les différentes communautés et le droit au retour des refugiés installés au Sénégal depuis les malheureux événements de 1989. «Il faut qu’ils soient réhabilités dans leurs droits, qu’ils retrouvent leur citoyenneté à part entière et leurs terres de culture et que les anciens fonctionnaires puissent être réinsérés», égrène M. Touré. Il s’y ajoute le désir de comprendre certains événements. «Plus de 530 Noirs ont été tués dans des purges et jusqu’à présent il n’y a pas eu de commission d’enquête, les tortionnaires n’ont pas été jugés et les criminels sont toujours là. Nous voulons que la lumière soit faite sur tout ça», exige-t-il. Mais les Flam ne manqueront pas aussi de prendre à bras le corps la question du recensement, initié par le gouvernement et dans lequel les Noirs se sentent exclus, promet M. Touré.

Contre un racisme d’Etat
La répression contre les Flam a débuté en 1986. Kaaw Touré explique que c’est  après la rédaction du «Manifeste du Négro-mauritanien opprimé», un pamphlet dénonçant le racisme et l’exclusion des Noirs sur les plans économique, culturel et politique et dans la gestion des affaires de la République que les persécutions ont commencé. «Ça nous a valu la répression la plus cinglante et la plus haineuse de l’histoire de la Mauritanie. Beaucoup de nos cadres ont été arrêtés, jugés et emprisonnés dans la prison-mouroir de Walata. C’est l’une des plus horribles prisons du pays et certains de nos camarades comme l’écrivain Teen Youssouf Guèye y ont laissé la vie. Et depuis, le mouvement est interdit en Mauritanie.» Des événements qui ont marqué au fer rouge l’esprit du jeune homme de 18 ans qu’il était alors. «J’étais très jeune, mais on m’a arrêté et jugé. On m’a condamné à 6 mois de prison. Après ma libération, j’ai continué la lutte. C’était en 1987 et ils avaient également arrêté beaucoup d’officiers négro- mauritaniens qu’on soupçonnait de vouloir renverser le régime. Ils ont exécuté trois d’entre eux. Alors, on a organisé un soulèvement populaire. On a voulu m’arrêter à nouveau et j’étais obligé de prendre le chemin de l’exil. Je suis venu au Sénégal où j’ai continué la lutte avec d’autres camarades pour sensibiliser l’opinion nationale et internationale sur ce qui se passait en Mauritanie. En 1999, il y a eu des pressions diplomatiques du gouvernement mauritanien sur le régime de Abdou Diouf. On m’a expulsé du Sénégal le 7 juillet 1999. Et grâce aux Nations unies, j’ai obtenu l’asile politique en Suède où je vis depuis des années et où je continue la lutte.»
Des décennies plus tard, le mouvement va enfin pouvoir mener ses activités au grand jour. C’est ainsi qu’un accueil populaire est prévu pour le «héros» ce mardi. «Nous pensons créer un vaste rassemblement de toutes les forces vives ou démocratiques qui se reconnaissent dans notre mouvance», souligne M. Touré. Il n’exclut pas d’investir le terrain politique pour mieux porter ses rêves d’une société mauritanienne plus égalitaire.
mamewoury@lequotidien.sn

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La rédaction d'Economie Matin Afrique