Monnaies et territoires : quels enjeux ?

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Par Marie Fare Publié le 9 avril 2016 à 17h08
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200Il existe plus de 200 monnaies différentes dans le monde.

Qualifiées de sociales, citoyennes, locales ou complémentaires, des monnaies à dénominations, formes, objectifs et usages multiples connaissent, depuis plusieurs décennies et partout dans le monde, une visibilité et un développement croissants.

La plasticité des systèmes monétaires à l’échelle d’un territoire ou d’une communauté – ainsi que les possibilités ouvertes par l’utilisation des principes monétaires à des fins définies par des groupes spécifiques d’acteurs, y compris de citoyens – reste cependant trop peu étudiée. Plusieurs facteurs contribuent à entretenir cet angle mort : la représentation commune de la monnaie comme objet de souveraineté coupé des dynamiques citoyennes ; le champ d’influence encore restreint de la plupart des monnaies sociales et complémentaires ; leur dimension souvent folklorique, conviviale et joyeuse, qui tranche avec le sérieux de la fonction monétaire et son inscription dans l’univers bancaire et technocratique.

Or ces monnaies portent des potentialités riches de perspectives et de prospectives : il en est ainsi du soutien à des dynamiques territoriales socioéconomiques et politiques, de l’instauration de nouvelles pratiques économiques reposant sur de nouvelles normes (sociales et environnementales), et du développement de la capacité d’agir des individus et des communautés, dont il s’agit d’étudier et d’analyser le caractère disruptif. S’il est relativement aisé de voir, dans le développement et l’émergence de ces différentes monnaies, une réponse à la crise économique, certaines d’entre elles s’inscrivent résolument dans un projet politique plus vaste, transformateur, où il s’agit d’interroger en profondeur le faire société.

Si la crise systémique nous invite à repenser notre modèle de développement mondialisé, elle tend partout à réactiver un véritable désir d’inventer de nouveaux projets de société mieux ancrés dans les réalités locales et suivant des réponses articulées entre elles, respectant et intégrant les particularismes sans en promouvoir les écueils. Diversité et démocratie, bien-être individuel et collectif, coopération et co-élaboration, partage équitable des ressources, participation citoyenne et « faire commun » : en d’autres termes, cette transformation touche à l’ensemble des sphères économique, sociale mais surtout culturelle et symbolique. La monnaie constituant à cet égard un puissant levier de changement, il s’agit d’ouvrir ici un double débat.

Le premier débat porte sur l’intérêt – et peut-être l’urgence - de penser autrement la monnaie, i.e. dans sa capacité transformatrice : les monnaies sociales et complémentaires, par la grande variété et richesse de leurs pratiques, nous invitent à repenser l’organisation monétaire. Leurs logiques bottom-up, intégrant l’imbrication entre les différentes échelles du pouvoir monétaire mais à partir d’un dispositif pyramidal renversé, remettent à l’ordre du jour la question de la démocratie comme nécessairement au cœur d’un système économique posant des principes de relocalisation (du débat, de l’économie et de la finance, de la production, etc.). Ce faisant, elles interrogent et remettent en cause l’imaginaire monétaire dominant en ouvrant la voie à une pluralité monétaire (pluralité des institutions, pluralité des souverainetés, pluralité des usages, des formes, des objectifs, des impacts).

Le second débat porte sur les chemins qu’empruntera cette transition, sur le rôle et la place des territoires, ainsi que sur les formes nouvelles d’expression et d’action adoptées par la démocratie. En cela, les territoires sont de plus en plus reconnus comme des échelles pertinentes pour penser et impulser des transformations, au travers d’articulations revisitées avec les autres échelles territoriales. Ces réflexions – et pratiques - innovantes réclament une véritable stratégie de développement territorial pratiquant mieux l’hybridation d’outils-leviers multiples et combinables, l’interaction pragmatique et politique d’acteurs aux intérêts divers voire divergents, tout en repensant les modes de gouvernement afférents, recomposant ainsi le tissu matriciel de nos rapports sociaux. Et, mieux qu’une intuition, les recherches en cours confirment que c’est très probablement depuis la complémentarité de ces monnaies plurielles avec d’autres pratiques sociales novatrices, et des politiques publiques courageuses, orientées vers l’économie sociale et solidaire, la transition écologique et la résilience territoriale, que pourront émerger les transformations et mutations de notre société. Il s’agit finalement de planifier des projets de territoire capables de répondre aux défis de nos sociétés modernes.

Printemps de l’économie – Paris du 8 au 14 avril 2016

Pour sa 4° édition le Printemps de l’économie s’intéresse à « L’Economie en quête de territoire(s) ». Ce fil rouge se décline en plusieurs thèmes - Territoire & entreprises ; Des activités, des hommes, Mondialisation & Europe, Politiques publiques, Innovation & industrie et Métropoles – qui seront abordés à l’occasion de plus de 40 conférences organisées du 8 au 14 avril 2016 à Paris. L’ambition est d’offrir au grand public la possibilité de réfléchir et d’échanger pour mieux saisir les enjeux et agir… L’un des intervenants à cet événement unique vous livre ici son point de vue…

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Marie Fare est économiste, maître de conférences à l’Université Lumière-Lyon 2 et membre du laboratoire Triangle (UMR 5206). Ses travaux se concentrent sur la pluralité monétaire et particulièrement sur les monnaies sociales et complémentaires, analysées au regard des enjeux du développement territorial soutenable. Elle est l’auteure d’un ouvrage sur monnaies et territoires publié prochainement aux Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM).

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