Le dictionnaire terrifiant de la dette de Marc Touati

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Par Marc Touati Modifié le 7 mars 2013 à 2h03

Lundi 22 janvier 2007, sur le plateau d’une émission de la télévision française : « La dépense publique ne cesse d’augmenter et aucun des deux principaux candidats à l’élection présidentielle ne s’engage clairement à baisser cette dernière. Si nous continuons sur ce rythme, alors il faut être clair : dans cinq à sept ans, la dette publique française dépassera les 100 % de notre PIB.

– Mais voyons, Marc, que vous arrive-t-il ? Vous qui êtes habituellement si optimiste, vous jouez les Cassandre. Je pense qu’il faut au contraire rassurer les téléspectateurs : la dette publique n’est pas dangereuse et ne dépassera jamais les 100 % de notre richesse. »

Et pourtant ! En 2013, la France va bien atteindre une étape décisive de son histoire : pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, et pour la troisième fois depuis la Révolution française, sa dette publique va être égale à sa richesse. Le pire est que cette boulimie de dette n’émeut personne et surtout pas les dirigeants français. « 100 % ! nous disent ces derniers, et alors ? Les États-Unis sont déjà à plus de 100 % depuis 2011 et ils ne s’en plaignent pas outre mesure. Obama a d’ailleurs été réélu sans véritable difficulté. Mieux, le Japon n’est-il pas à plus de 240 %, tout en restant la troisième puissance mondiale ? »

C’est bien là que réside le principal problème de la flambée de la dette : personne ne s’en inquiète vraiment. Certes, il faut reconnaître que rapporter le stock de dette publique au flux de création de richesses (appelé PIB : produit intérieur brut) a peu de sens. En effet, que ce soit pour un ménage, une entreprise et à fortiori un État, il est normal que sa dette dépasse son revenu annuel, sinon il ne serait pas utile de s’endetter. De plus, la dette est souvent saine. Elle permet par exemple à un particulier d’acheter sa maison. S’il n’était pas possible de s’endetter, seuls des ménages très aisés seraient propriétaires. De même, une entreprise s’endette pour pouvoir investir et embaucher, de manière à se développer, gagner des parts de marché et générer du profit.

En revanche, ce qui est beaucoup plus problématique, c’est lorsque cette dette ne génère pas suffisamment de croissance, donc d’activité, de business ou encore de revenus, simplement pour assurer le paiement annuel des intérêts de la dette. Dans ce cas, pour payer ces derniers, il faut encore augmenter son endettement, qui devient alors explosif et se transforme en surendettement. Pis, cette situation finit par obliger le surendetté à vendre ses actifs, son patrimoine immobilier, voire ses propres biens, avec, en bout de course, la faillite.

Le problème n’est donc pas la dette, mais la capacité de l’endetté à la rembourser, c’est-à-dire à la rendre supportable. On parle alors de soutenabilité de la dette. À ce titre, les ménages, les entreprises et les États sont logés à la même enseigne. Certes, dans la mesure où l’horizon temporel des États est bien plus étendu que celui des ménages et des entreprises, il serait possible de laisser croire qu’ils n’obéissent pas à cette règle de bon sens. Comme disait l’économiste Keynes, inventeur du principe de la relance budgétaire, mis en musique pour la première fois après le krach de 1929 aux États-Unis : à long terme, nous serons tous morts. En revanche, les États perdureront. Au travers de cette analyse, certains ont cru déceler un blanc-seing pour pouvoir augmenter la dette publique indéfini- ment. « Au diable l’avarice ! » nous disent-ils. Que l’État s’endette ! Augmentons les dépenses et faisons confiance aux générations futures pour assurer le « service après-vente ».

Ce comportement est évidemment irresponsable. D’abord pour les générations à venir, mais aussi pour celles qui doivent gérer l’explosion de la dette. Et c’est aujourd’hui notre cas. En effet, bien loin d’avoir contracté une dette soutenable, les pays occidentaux, et notamment la France, ont dépensé sans compter et, surtout, en toute inefficacité. Ainsi, dans le monde occidental, seule une quinzaine de pays parvient à générer une croissance économique suffisamment forte pour assurer le paiement annuel de la charge d’intérêts de la dette publique. Dans la zone euro, il n’y en a que cinq : l’Allemagne, l’Estonie, la Finlande, le Luxembourg et la Slovaquie. Tous les autres, y compris la France, et ce depuis bientôt six ans, en sont incapables. Cela signifie que, pour payer ces intérêts, ils doivent s’endetter davantage. C’est ce que l’on appelle la bulle de la dette.

Bien sûr, certains pays apparaissent encore plus fragiles que d’autres. À commencer par la Grèce, le Portugal, l’Espagne, voire l’Italie, mais aussi Chypre, dont l’entrée dans l’Union économique et monétaire (UEM) le 1er janvier 2008 ne lui a vraiment pas porté bonheur. Et si Dubaï, premier pays à avoir connu une crise de la dette publique « nouvelle génération », a pu en sortir en quelques semaines, ces pays du sud de l’Europe y sont englués depuis quatre ans, et sont encore loin de pouvoir s’en extirper.


Pour autant, ne soyons pas candides, la France est tout aussi menacée. À ce sujet, il serait grand temps que les dirigeants poli- tiques français arrêtent de masquer la réalité et de se complaire dans le mensonge. Que ce soit M. Sarkozy pendant la cam- pagne présidentielle de 2012 ou plus récemment MM. Ayrault et Hollande, ils n’ont cessé de nous asséner la même formule aussi simple que fausse : la crise est finie. Quelle mauvaise farce !

Car, plutôt que de se voiler la face, il est au contraire urgent de responsabiliser nos concitoyens. La situation est claire : l’actif net de l’État français est négatif. Cela signifie que même si ce der- nier vend tous ses actifs, appelés pour la circonstance « bijoux de famille », il ne peut pas rembourser toute sa dette. Bien sûr, nous n’en sommes pas encore là. La France n’est pas l’Argentine de la fin des années 1990, et nos bons du Trésor ne sont pas comparables aux emprunts russes. De même, aucun de nos créanciers ne songe à nous demander de rembourser la totalité de notre dette. Cela ne se produit d’ailleurs qu’en cas de faillite et/ou de guerre. Espérons que nous éviterons ces deux scénarios catastrophes.

D’ailleurs, lorsque la France a perdu son fameux AAA, elle ne s’en est pas plus mal portée. Et ce, d’autant qu’elle n’a été dégradée que d’un tout petit cran par les principales agences de notation (en l’occurrence Standard and Poor’s et Moody’s). Mieux, les taux des emprunts français ont fortement baissé en 2012, et l’Agence France Trésor, qui gère la dette publique hexagonale, rappelle régulière- ment que les obligations françaises se vendent « comme des petits pains ». Ils bénéficient de ce que l’on appelle un flight to quality (afflux vers la qualité). Celui-ci caractérise le fait qu’inquiétés par les pays du sud de l’Europe et par les autres placements financiers (bourses, immobilier...), les investisseurs nationaux et internationaux se focalisent sur les obligations des États à priori sûrs, et notamment de la France. Celles-ci deviennent alors une aubaine pour les marchés à court terme, mais sont en fait un piège pour l’ensemble de l’épargne à moyen terme. Car, si cette dernière a pu survivre tant bien que mal après la crise des subprimes et la faillite de Lehman Brothers, une nouvelle tempête sur la dette d’un ou plusieurs États lui serait fatale.

De plus, cette tendance accroît notre dépendance à l’égard des investisseurs en provenance du monde émergent (et en particulier des fonds souverains de Chine, du Qatar et d’ailleurs). C’est ce que l’on pourrait appeler le revers de la médaille de la mondia- lisation. En effet, pendant plusieurs siècles, cette dernière a été plus que favorable aux pays dits développés. Mais, aujourd’hui, de par leur manque de réactivité et à cause d’une dette galopante, ils commencent à en subir les affres.

En fait, la faiblesse des taux d’intérêt des obligations de l’État français correspond à une bulle, dans la mesure où elle est en complet décalage avec la réalité de l’économie hexagonale. Et pour cause : la croissance est nulle depuis cinq ans, la récession est de retour, le chômage flambe, les inégalités augmentent et nos twin déficits (extérieurs et publics) dérapent. Ah! qu’il paraît loin le temps où l’on annonçait le retour du plein-emploi ! Ce sera peut- être pour 2021. L’espoir fait vivre...


En attendant, lassés d’être pris pour des pigeons, les candidats à l’exil fiscal se multiplient, le financement de la retraite est de plus en plus compromis, et la dette ne cesse de battre des records historiques.

Après avoir été financière, puis économique, la crise est donc en train de devenir sociale et peut-être même sociétale. Et ce n’est pas en augmentant les impôts, en instaurant le contrôle des changes ou encore la taxe Tobin que l’on va réussir à en sortir. De même, dans le contexte récessif actuel, le fameux concept du BIB (le Bonheur intérieur brut, de plus en plus développé dans l’Hexagone pour masquer l’atonie du PIB) paraît bien futile.

En conséquence, il est urgent que le gouvernement engage un virage à 180°, c’est-à-dire un véritable changement par rapport au gâchis des quinze dernières années. Au cours de cette période, la France a effectivement raté trois occasions de moderniser son économie en profondeur. La première date des années 1998-2000 au cours desquelles le gouvernement Jospin a refusé de réduire le déficit public structurel en dépit d’une croissance économique forte. La seconde, de 2002 où, bien que réélu avec 82% des voix, Jacques Chirac a refusé la moindre réforme de fond. La troisième, de 2007, année qui devait marquer le début d’une rupture, que nous attendons toujours.

Qu’attendre alors de la présidence Hollande ? Sera-t-il le Schröder français ou le Louis XVI des années 2015 ? Pour le moment, n’en déplaise à Mme Merkel, il faut reconnaître que la première possibilité paraît bien peu probable. En effet, les mesurettes pour soi-disant restaurer la compétitivité française sont loin du compte. Pire, elles risquent d’aggraver la récession et d’alimenter dangereusement le chômage. Que dire alors de l’investissement des entreprises, de la volatilité du Cac 40 et de la stabilité financière du pays ?

Baliverne ! diront certains, en arguant des années Mitterrand. Car, lorsque ce dernier est arrivé au pouvoir en 1981, de nombreux économistes tiraient également la sonnette d’alarme. Pourtant, après s’être convertie à la « Realpolitik » en 1983, la France a redé- marré. Mieux, soutiendront d’autres, les boursicoteurs, « méchants capitalistes » et autres « voyous » de la finance n’ont jamais autant gagné d’argent que sous l’ère Mitterrand. Seulement voilà, au début de cette dernière, la dette publique française ne représentait que 20 % du PIB, et elle était détenue à 80 % par des investisseurs natio- naux. En 2012, ces deux ratios atteignaient respectivement 93 % et 35 %. Autrement dit, M. Hollande n’aura pas trois ans pour faire machine arrière mais, au mieux, dix-huit mois...

Évidemment, le retour de la croissance et la sortie de crise ne dépendent pas seulement de la France. Pour y arriver, il est également indispensable que la zone euro se modernise et qu’elle devienne notamment une zone monétaire optimale, c’est-à-dire une Union parfaitement intégrée, avec une harmonisation des conditions fiscales, réglementaires, un marché du travail unifié, sans oublier un plus grand fédéralisme, notamment d’un point de vue budgétaire. Dans le même temps, la gouvernance économique et monétaire de l’UEM doit être améliorée.


Certes, depuis le départ en retraite (bien méritée...) de Jean-Claude Trichet en novembre 2011 et son remplacement par Mario Draghi, désormais surnommé « Super Mario », la BCE a su faire taire une partie de son dogmatisme maladif. En un an, celle-ci a même sauvé la zone euro à deux reprises. La première fois en décembre 2011, en ouvrant un open bar (c’est-à-dire une possibilité de financement sur trois ans à un taux de 1 % en quantité illimi- tée) aux banques eurolandaises. La deuxième en septembre 2012, en annonçant que la BCE achèterait des obligations des États qui demanderaient le soutien du Mécanisme européen de stabilité (MES), une sorte de FMI européen. De quoi confirmer que, sans changement de ses statuts, la BCE a pu « muer » et devenir un peu plus pragmatique. En d’autres termes, ses dirigeants ont enfin compris qu’il ne sert à rien de mourir guéri.

Mais cela n’est toujours pas suffisant. Ne rêvons pas : la BCE et M. Draghi ne pourront pas aller plus loin que la Réserve fédérale américaine (Fed) et son président, Ben Bernanke, qui ont déjà engagé trois phases de « planche à billets », rapprochant les États-Unis d’une situation de « trappe à liquidités ». Celle-ci signifie que l’excès de cash vient principalement alimenter les « bas de laine », ainsi que la spéculation sur les cours des matières premières et sur l’or, au détriment du financement de l’économie.

Sans en arriver là, les dirigeants monétaires eurolandais doivent néanmoins continuer de tout faire pour sauver la zone euro. Et ce, notamment en abaissant encore les taux directeurs et en met- tant fin par là même à un niveau de l’euro/dollar trop élevé, que l’on pourrait également qualifier d’euro killer. Il faut donc arrêter d’être obnubilé par l’inflation, car aujourd’hui le principal danger réside dans ce que l’on appelle la debt deflation. Sa concrétisation serait synonyme de retour aux années 1930 et d’explosion de la zone euro. En deux mots, ce serait le « trou noir ».

Pour les mois à venir, la tâche qui nous attend s’annonce donc rude. Nous allons tout d’abord devoir sortir de la récession, réduire les déficits publics et améliorer le fonctionnement des politiques économiques et monétaires, tant au niveau de la zone euro que de chacun des différents pays qui la composent. Cela sera d’autant plus difficile dans l’Hexagone, qu’il pâtit d’un déficit considé- rable de crédibilité, comme les « affaires » Montebourg-Mittal et Depardieu-Ayrault l’ont dernièrement démontré. À ce rythme, à l’instar de Valéry Giscard d’Estaing laissant son fauteuil vide après sa défaite en 1981, nous pourrons bientôt dire « au revoir » à l’UEM.

Françaises, Français, arrêtons donc de faire l’autruche. Il est grand temps d’inverser la tendance pour que la crise de la dette publique ne devienne pas le Waterloo de notre économie. Pour ce faire, il ne nous reste plus qu’une solution : abandonner le « Zzz », et développer notre culture économique.

Mais attention, cette pédagogie ne doit pas se résumer aux plans marketing et au « yakisme » de nos différents gouvernements depuis trente ans. Elle doit au contraire nous responsabiliser et nous faire comprendre que c’est en retroussant nos manches que nous sortirons par le haut de cette crise historique.

Tel est le but principal de ce livre écrit pour tous, en toute indépendance et sans langue de bois. Ce dictionnaire terrifiant de la dette n’est donc pas là pour faire peur, mais au contraire pour aider à prendre conscience des dangers qui nous menacent afin de mieux les dépasser. Aux armes citoyens ! Il faut sauver la France...

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Marc Touati est économiste, auteur du "dictionnaire terrifant de la dette", paru aux Editions du Moment, Président du cabinet ACDEFI, Maître de conférences à Sciences Po Paris. 

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