Pourquoi le rebond des marchés est une mauvaise nouvelle

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Par Etienne Henri Publié le 18 décembre 2020 à 14h44
Perspective Crise Economique Bourse
150 MILLIARDS $La capitalisation de Tesla a chuté de 150 milliards de dollars en une séance le 9 septembre 2020.

Les actions grimpent et grimpent… il y a de quoi se réjouir, non ? Eh bien, pas vraiment, si l’on examine vraiment tous les facteurs – et si l’on tient compte de la différence entre prix et valeur.

A défaut de rebond de l’économie réelle, nous pouvons nous targuer de voir les Bourses européennes retrouver des couleurs.

Durant la majeure partie de l’année, les indices du Vieux continent ont fait pâle figure par rapport à leurs pendants nord-américains : -7,5% entre le 2 mars et le 1er septembre pour le CAC 40, +9% pour le DAX 30 allemand, tandis que le S&P 500 s’arrogeait +14% et que le Nasdaq s’offrait, excusez du peu, +39,9%.

Les commentateurs et économistes de plateaux télévisés avaient alors beau jeu de se lamenter de la contre-performance des valeurs européennes, et plus particulièrement des titres français. Ce faisant, ils commettaient un contre-sens majeur en confondant le prix des actifs et leur valeur.

Alors que les actions françaises ont, en novembre, connu un parcours remarquable (+21,5% sur le mois), les mêmes analystes se réjouissent de concert. Une fois de plus, ils se trompent du tout au tout : cette hausse loin des fondamentaux n’est pas une bonne nouvelle pour les épargnants.

Quel bon prix pour une action ?

Pour reprendre un adage économique bien connu : « Le prix est ce que vous payez pour acheter un actif, la valeur est ce que vous obtenez en échange. »

Déterminer le prix d’une action est facile : il suffit d’ouvrir votre navigateur internet ou l’application smartphone de votre courtier et vous connaîtrez, en quelques secondes, le prix auquel il est possible d’acheter un titre.

Déterminer la valeur, en revanche, est une tâche impossible. M. le Marché s’efforce au quotidien de déterminer la valeur des actifs cotés en synthétisant l’ensemble des informations disponibles. Il hésite, part dans des excès d’optimisme puis de pessimisme en fonction d’éléments qui n’ont parfois rien à voir avec l’entreprise… mais malgré ces errements, nous n’avons jamais trouvé de meilleur moyen de fixer un prix à une action.

Que feraient les opérateurs s’ils étaient omniscients ? La première chose à comprendre est qu’ils seraient, dans ce cas, d’accord sur le prix des actions à tout instant et que, hors phénomènes macro-économiques violents, le cours des actions suivrait une évolution similaire à celui des obligations autour de leur valeur intrinsèque.

Un opérateur omniscient n’aurait aucun mal à déterminer la valeur d’une action à un instant T à l’aide d’une formule simple.

En l’absence d’incertitude et dans un contexte où l’épargne sans risque est rémunérée à 0%, la valeur réelle d’une action est égale à la valeur liquidative (l’argent rendu aux actionnaires le jour où l’entreprise cessera son activité) augmentée des dividendes à venir.

Prenons un exemple bien concret. Vous avez la possibilité d’acheter une action qui vous permettra de toucher, avec certitude, 100 € dans un an lors de la liquidation de l’entreprise.

Combien serez-vous prêt à la payer ? Dans un contexte de taux-zéro, jusqu’à 99,99 € : vous êtes ainsi sûr de faire un profit. La payer plus de 100 € n’aurait aucun sens.

Maintenant, imaginez que cette action vous donne droit, toujours avec la même certitude, à 10 € de dividende au 1er janvier en plus de 100 € de valeur liquidative. Combien serez-vous prêt à la payer ? Jusqu’à 109,99 € si vous êtes cohérent.

Pourquoi se réjouir de payer plus cher ?

Toutes les actions d’entreprise sont dans la même situation. Même si, n’ayant pas de boule de cristal, nous ne pouvons pas savoir avec précision à combien se montera la somme des dividendes perçus ni si nos investissements auront une valeur liquidative (qui peut être de zéro en cas de faillite), cette valeur intrinsèque n’existe pas moins : elle sera simplement découverte dans le futur.

Au cours de leur vie, Apple, Microsoft et Tesla reverseront une certaine quantité d’argent à leurs actionnaires – peut-être beaucoup d’argent, peut-être rien. Nous ne connaissons pas cette somme, mais elle représentera un montant chiffrable que connaîtront leurs derniers actionnaires le jour de la liquidation.

En ce jour de « jugement dernier », la valeur intrinsèque de l’entreprise sera enfin connue. Ceux qui auront payé moins cher leur titre seront gagnants, ceux qui les auront payés plus cher seront perdants.

Cet exercice de pensée est primordial car il nous rappelle que la valeur réelle d’une entreprise n’est pas virtuelle : c’est au contraire un chiffre bel et bien quantifiable qui nous est simplement, jusqu’au dernier jour d’activité, inconnu.

Ce chiffre dépend de beaucoup de facteurs qui, eux aussi, nous dépassent – mais sauf dans de très rares cas où l’entreprise lève des capitaux, il ne dépend en aucun cas du prix payé pour l’action par les investisseurs en Bourse.

Une entreprise dont la capitalisation boursière double en six mois, comme nous l’avons vu pour certains titres du CAC 40, est par conséquent une mauvaise nouvelle pour les investisseurs. Cela signifie que, pour pouvoir espérer posséder une part de la valeur intrinsèque de l’entreprise (qui est constante même si inconnue), il faut payer deux fois plus cher qu’auparavant.

Pour un épargnant qui compte sur les dividendes pour toucher un complément de retraite ou augmenter ses revenus mensuels, le rendement de son investissement vient de diminuer de moitié. Pour un spéculateur qui souhaiterait revendre ses titres avec une plus-value dans six mois, un an ou cinq ans, sa plus-value potentielle vient de fondre de moitié.

Les seuls acteurs économiques qui peuvent se réjouir de cette hausse brutale « toutes choses égales par ailleurs » sont ceux qui ont décidé de sortir du marché des actions cet automne. Eux peuvent profiter de la hausse pour vendre leurs titres au plus haut – et encore, à la seule condition qu’ils ne souhaitent pas réinvestir leurs gains sur les valeurs françaises, auquel cas la plus-value redeviendrait virtuelle.

La hausse sans fin d’un portefeuille d’actions peut donner le sentiment de s’enrichir lorsque l’on voit ses lignes passer les unes après les autres dans le vert sur la page d’accueil de son courtier. Ne vous laissez pas avoir par cette illusion : sauf à quitter définitivement le monde de la Bourse, la valeur intrinsèque de vos actifs n’a pas bougé d’un iota. Seul l’Etat pourra, en cas de revente, se régaler de votre « plus-value » pour prélever son obole.

Comme pour l’immobilier, les hausse généralisées d’actions n’avantagent que deux acteurs : ceux qui se retirent définitivement du marché et l’État, dont les taxes sont assises sur les prix et non la valeur.

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Etienne Henri est titulaire d’un diplôme d’Ingénieur des Mines. Il débute sa carrière dans la recherche et développement pour l’industrie pétrolière, puis l’électronique grand public. Aujourd’hui dirigeant d’entreprise dans le secteur high-tech, il analyse de l’intérieur les opportunités d’investissement offertes par les entreprises innovantes et les grandes tendances du marché des nouvelles technologies.