Le confinement du Covid-19 ou la « mise en marge » des Français

Par Dominique Desjeux et Charlotte Sarrat Modifié le 3 janvier 2021 à 17h37
Repas Maison Confinement Cuisine

La consommation des repas, le grignotage et les e-apéro, ou les micro-arbitrages nécessaires au maintien du lien social

En dehors de toute crise de coronavirus, les pratiques alimentaires liées à la cuisine et au repas ont une place importante dans des pays comme la France, l’Italie, l’Espagne et la Chine, comme l’a montré Jack Goody, en 1982, dans Cuisines, Cuisine et Classe.

Avec le confinement, les repas de midi sont réintégrés à la maison. Les repas deviennent un élément structurant de la journée en alternance avec le télétravail et le suivi du travail scolaire. Suite à ce que nous avons observé pour les pratiques culinaires, il se confirme que le moment du repas s’adapte et varie en fonction du travail professionnel et scolaire et qu’ils sont organisés autour des fruits et légumes, des féculents et de la viande. La place des sucreries, des sodas et des plats tout préparés varie en fonction des situations.

Le confinement a entraîné des petits changements de consommation grâce au temps libéré par la disparition des temps de transport. Une personne explique qu’elle achète des salades fraîches, qu’elle prend le temps de les laver et qu’elle considère cela comme un « plaisir du confinement ». En effet, comme tous les repas sont pris à la maison, elle a le temps de manger une salade fraîche en entier, sur plusieurs repas et donc sans en perdre.

Il semble aussi que le confinement, quand il est collectif, a instauré une règle qui est de ne pas manger entre les repas, alors que c’est une pratique qui peut exister quand les personnes travaillent chez elles. Si les repas sont décalés par rapport au rythme individuel de chacun, cela peut donc créer des tensions. Le grignotage peut être compensé par un goûter. Certains ont aussi adapté les règles de l’heure du repas en fonction de la fin de chacun. Les premiers qui enfin mangent ensemble. Tout ceci rappelle que, même hors confinement, manger ensemble au même moment en famille n’est pas automatique et demande des formes de régulation autoritaire ou négociée.

Le confinement, ou la remise en cause de la place de la viande dans le système de gestion des pratiques de repas entre le logement, le travail et les loisirs, entre carnivores et végétariens

La consommation de viande varie depuis une pratique journalière à chaque repas jusqu’à une pratique complètement interdite. Le confinement fait apparaître combien cette consommation est clivante socialement, entre hommes et femmes et entre générations, combien elle est chargée émotionnellement.

La viande, principalement rouge, est un produit alimentaire symbolique fort. Il est l’expression de l’identité culinaire masculine avec le barbecue. Cette dimension dépasse la France puisqu’on la retrouve aux États-Unis ou au Brésil, par exemple. Tout se passe comme si le mode de vie du chasseur Homo Sapiens s’était prolongé jusqu’à nos jours sous la forme d’un gril dans un jardin autour duquel s’activent les hommes. La viande rouge focalise la crainte de la souffrance animale. Son prix varie fortement suivant qu’il s’agit d’une viande blanche ou d’une viande rouge. La viande rouge est le signe d’une sorte de confort voire de luxe alimentaire. Cuisiner de la viande rouge est considéré comme plus complexe que pour la viande blanche. Elle est donc le signe d’une expertise culinaire et gustative, tout particulièrement pour la femme. La viande rouge est au coeur du risque culinaire, symbolisé par le rôti trop cuit.
Un des points importants déjà soulignés est que le fait de ne plus avoir la cantine augmente la consommation de viande à la maison pendant le repas de midi, ce qui est confirmé par les statistiques qui montrent que les achats de viande ont augmenté de 10 % en un mois.

En effet, même si le repas peut s’analyser en soi, du point de vue des décisions des acteurs de l’espace domestique, il ne constitue pas une unité de consommation isolée. Le repas fait partie d’un système plus large de gestion de l’alimentation entre le logement, le travail ou l’école, les sorties, par rapport à la semaine et au week-end. C’est une gestion à la fois comptable et en termes d’équilibre alimentaire.

Ceux qui ne sont pas en télétravail et qui vont continuer à travailler à l’extérieur, partent à l’usine avec une gamelle pour leur déjeuner de midi. Elle est préparée par la femme du mari, la veille au soir, éventuellement avec des restes du dîner. Elle leur fait gagner du temps par rapport à la contrainte de la cantine et leur permet ainsi de sortir plutôt le soir pour rentrer plus tôt chez eux. C’est un autre élément de l’articulation entre espace de travail et espace domestique.

Pour une partie des familles, le coût des repas est calculé à partir du poste budgétaire mensuel, ou du coût calculé par chariot de course, qui a fortement augmenté pendant le confinement.

Ceci est un extrait du travail de recherche « Le confinement du Covid-19 ou la « mise en marge » des Français. Une enquête anthropologique en temps réel sur les transformations des comportements alimentaires. Une expérience de coproduction d’une recherche qualitative entre entreprise et université. Saison 1 : le confinement » réalisé par Dominique Desjeux, anthropologue, professeur émérite à la Sorbonne SHS, université de Paris et Charlotte Sarrat, chef de l'équipe Food Cultures chez Danone Nutricia Research.

Reproduit ici grâce à l'aimable autorisation des auteurs.

Dominique Desjeux est anthropologue, professeur émérite à l’université Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité et consultant international sur les innovations et la consommation (Chine, Afrique, Brésil, USA, France). Il est l'auteur, entre autres, de Le consommateur malin face à la crise (avec Fabrice Clochard, Éditions L’Harmattan, en 2 tomes, 2013) et de Comment les Chinois voient les Européens (avec Li-Hua Zheng et Anne-Sophie Boisar, Éditions Le Manuscrit, 2013). Charlotte Sarrat est chef de l'équipe Food Cultures chez Danone Nutricia Research.