Sabotage de Nord Stream I & II : à qui profite le crime ?

Photo Jean Baptiste Giraud
Par Jean-Baptiste Giraud Modifié le 28 septembre 2022 à 14h56
Sabotage Nordstream
55 milliards m3Nord Stream I est capable, en temps normal, de livrer 55 milliards de m3 de gaz à l'Europe, via l''Allemagne.

Le sabotage des gazoducs NordStream I & II, constaté mardi 27 septembre, est traité avec une impressionnante légereté, au prétexte que ceux-ci étaient à l'arrêt. C'est oublier que NordStream I livrait encore du gaz à l'Europe début septembre. Et que l'on ne sait pas encore comment faire sans, pour 2023

En 1519, à peine débarqué au Mexique, Cortès fit saborder caravelles et brigantins qui lui avaient servi à transporter soldats et marins jusqu'en ces terres hostiles. Ce fait d'histoire a donné naissance à l'expression "brûler ses vaisseaux", qui désigne une situation dans laquelle tout retour en arrière est impossible. Deux siècles plus tard, en 1793, âgé de 21 ans à peine, La Rochejaquelein lançait à ses hommes "si je recule, tuez moi".

Tout laisse à penser qu'une même logique jusqu'au boutiste a présidé à la décision de saboter les gazoducs NordStream I & II. Si un seul des deux gazoducs avait été victime d'une avarie, se manifestant par un bouillonnement inédit à la surface de la mer baltique, l'hypothèse de l'accident restait envisageable. Mais en l'état des informations diffusées avec parcimonie à l'heure où j'écris ces lignes, ce n'est pas une, mais trois "avaries" dont les deux gazoducs sont victimes. Une des "fuites" de gaz est tellement étendue et massive, qu'elle fait mousser la mer Baltique sur un kilomètre de diamètre.

Sabotage de NordStream I et II : à qui profite le crime ?

Si la région avait été frappée par un séisme, même modeste, on aurait pu concevoir que les gazoducs en aient souffert. Sauf que d'autres infrastructures sous-marines, y compris d'autres gazoducs posés au fond de la Baltique, auraient probablement également été touchés. Or, il n'en est rien. La messe est donc dite : c'est à n'en point douter un acte de sabotage.

A peine l'information révélée que des voix se sont élevées pour désigner Poutine et les Russes. Si cette hypothèse ne peut être écartée d'entrée de jeu, elle interpelle quand même un brin. NordStream I et II ont pour actionnaire majoritaire le russe GazProm, qui a partagé la facture de la construction des deux gazoducs avec BASF et E.ON pour le premier, Engie, OMV, Wintershall Dea, Uniper et Shell pour le second.

Si les russes étaient derrière le sabotage de NordStream I & II, cela signifierait qu'ils ont fait une croix sur les milliards de dollars que leur ont coûté les gazoducs (6 milliards au total pour le I, 8 milliards pour le II)... mais surtout qu'ils renoncent à l'idée de livrer à nouveau du gaz aux clients qui se trouvent de l'autre côté du tuyau. En tout premier lieu, l'Allemagne, mais aussi ses voisins. Ce n'est pas un hasard si le français Engie a sorti près d'un milliard de sa poche pour disposer d'un strapontin à bord de NordStream II.

Le gaz ne se livre pas comme des tomates

Le problème du gaz, c'est qu'il ne se livre pas comme des tomates, en chargeant des camions. Tout au plus peut-il vaguement se comparer au blé, que l'on charge à bord de céréaliers. Mais pour cela, le gaz doit d'abord passer par une station de liquéfaction. Il faudrait donc prélablement en construire une gigantesque au plus près du gisement, ou pour NordStream, a proximité de la partie emmergée du gazoduc, en territoire russe. Rien n'indique que les russes ont un tel projet, même pas dans leurs cartons. Il faut aussi disposer de méthaniers... Sachant qu'il en existe un peu plus de 500 dans le monde, que leur capacité moyenne tourne autour de 160 000 mètres cubes, et qu'ils sont utilisés au maximum de leurs capacités depuis quelques mois. Un capacité d'emport à comparer aux... 55 milliards de m3 de gaz que NordStream I pouvait livrer à l'Europe, une quantité doublée par NordStream II. Jamais homologué mais parfaitement opérationnel..

On le voit, l'hypothèse russe existe, mais l'impact économique de la destruction, probablement durable, de NordStream I et II, laisse planer un doute certain sur l'intérêt pour Vladimir Poutine d'une telle décision.

Etats-Unis, Pologne, Ukraine, bénéficaires directs du sabotage de NordStream

Car bien évidemment, un acte de sabotage de cette ampleur, avec une telle technicité, exige d'impliquer les plus hauts niveaux de l'Etat qui se trouve derrière. Qui d'autre saurait faire ? Les américains bien sûr. Américains qui, justement, vendent depuis plusieurs mois des milliards de mètres cube de gaz de schiste à l'Europe, transportés à bord des fameux méthaniers évoqués plus haut. Il n'est pas dans mes intentions de désigner ici les américains comme responsables de ces sabotages, et l'on ne saura peut-être jamais qui en est à l'origine. Mais il est en revanche avéré que Joe Biden a déclaré qu'en cas d'attaque de l'Ukraine, il n'y "aurait plus de NordStream II", et que "[les Etats-Unis] y mettraient fin", et qu'ils "étaient capable de le faire". (voir la dépêche Reuters sous le lien).

Ajoutons que d'autres nations ont un intérêt direct à l'arrêt des livraisons via NordStream. La Pologne, dont le territoire est traversé par un autre gazoduc, actuellement à l'arrêt, mais par lequel transite aussi du gaz... russe, en provenance de Smolensk. un gazoduc qui file tout droit sur Berlin.

Plus surprenant, un autre pays actuellement sous le feu des projecteurs bien malgré lui pourrait aussi bénéficier indirectement de l'indisponibilité de NordSteam. L'Ukraine ! Ukraine qui est elle aussi traversée par plusieurs gazoducs en provenance de Russie et de Biélorussie. Trois gazoducs qui sont pour l'instant intégralement sous contrôle de Kiev, et épargnés des bombardements russes. Aux dernières nouvelles, du gaz transitait encore il y a peu via ces gazoducs, puisqu'ils alimentent de "bons clients" de la Russie, au premier rang dessquels la Hongrie et la Serbie. Transit qui procure en passant sur le territoire ukrainien des royautés à Kiev, qui en a bien besoin.

On pourrait épiloguer longtemps sur la recherche du, ou des responsables de ces sabotages. On rappelera pour le principe que ces gazoducs passent au large de la Finlande, la Suède, la Norvège, et reposent en partie sur leurs plateaux continentaux.

En revanche, une chose est absolument certaine : la mise hors-service des gazoducs NordStream I et II poursuit un but économique, politique, géostratégique certain. Celui ou ceux qui sont derrière ont un plan. La conséquence immédiate, c'est que l'indisponibilité probablement totale et durable des gazoducs empêche tout simplement Ursula Van der Layen, et tout autre chef d'Etat européen, d'aller à Moscou quemander du gaz pour cet hiver en passant par NordStream I et II.

A l'inverse, si l'hiver "ne passe pas" pour les européens, et que sous la pression des populations, ou des acteurs économiques, ou des deux, il faudra que leurs dirigeants aillent négocier l'importation massive de gaz russe en urgence... alors le seul moyen à leur disposition sera de le faire passer par les trois seuls gazoducs encore disponibles : Yamal, qui traverse la Pologne, et Droujba et Soyouz, qui traversent l'Ukraine.

Les prochaines semaines seront déterminantes, selon que la météo sera clémente ou sèvère, et selon que les stocks de gaz européens fondront plus ou moins vite. Rappelons que les réserves de gaz, à l'échelle de l'Europe, sont censées couvrir un mois et demi de consommation. Tout dépend donc de la capacité des européens, ou, plus prosaïquement, de chaque pays dans son coin, à maintenir un flux de livraison de gaz suffisant et constant, par tout moyen, et à n'importe que prix...

Photo Jean Baptiste Giraud

Jean-Baptiste Giraud est le fondateur et directeur de la rédaction d'Economie Matin. Il est également intervieweur économique sur RTL dans RTL Grand Soir (en semaine, 22h17) depuis 2016. Jean-Baptiste Giraud a commencé sa carrière comme journaliste reporter à Radio France, puis a passé neuf ans à BFM comme reporter, matinalier, chroniqueur et intervieweur. En parallèle, il était également journaliste pour TF1, où il réalisait des reportages et des programmes courts diffusés en prime-time.  En 2004, il fonde Economie Matin, qui devient le premier hebdomadaire économique français. Celui-ci atteint une diffusion de 600.000 exemplaires (OJD) en juin 2006. Un fonds economique espagnol prendra le contrôle de l'hebdomadaire en 2007. Après avoir créé dans la foulée plusieurs entreprises (Versailles Events, Versailles+, Les Editions Digitales), Jean-Baptiste Giraud a participé en 2010/2011 au lancement du pure player Atlantico, dont il est resté rédacteur en chef pendant un an. En 2012, soliicité par un investisseur pour créer un pure-player économique,  il décide de relancer EconomieMatin sur Internet  avec les investisseurs historiques du premier tour de Economie Matin, version papier.  Il a également été éditorialiste économique sur Sud Radio de 2016 à 2018.   Jean-Baptiste Giraud est également l'auteur de nombreux ouvrages, dont notamment "Combien ça coute, combien ça rapporte" (Eyrolles), "Les grands esprits ont toujours tort", "Pourquoi les rayures ont-elles des zèbres", "Pourquoi les bois ont-ils des cerfs", "Histoires bêtes" (Editions du Moment) ainsi que "le Guide des bécébranchés" (L'Archipel).

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