Lettre ouverte au travail

Cropped Favicon Economi Matin.jpg
Par Anaïs Georgelin Modifié le 12 octobre 2020 à 6h23
Mesures Sanitaires Entreprises 2

Rentrée 2020. Nous traversons une crise planétaire majeure. Sanitaire, économique, climatique. Un monde se meurt mais un autre semble apparaître. A l’aune de cette période, j’observe le travail et je reviens sur son évolution. Sur nos aspirations individuelles et collectives. Rétrospective et projection.

La fin d’un monde

1989 : Je nais, grâce au travail de ma mère. Il parait que c’est comme ça que l’on dit, et que cela désigne quelque chose de pas très agréable… Ma mère ? Elle est fille de boulangers. Elle a choisi l’informatique. Mon père lui, est fils d’agriculteur. Il a choisi l'électronique. Pour eux, un nouveau monde s’ouvre. Qu’en sera-t-il de moi ?

2000 : j’ai 11 ans, je suis en 6ème. On m’annonce la fin du monde, pour la première fois. Une sombre histoire de bug informatique mondial. La faute à des ingénieurs qui n’auraient pas anticipé les trois 0 de l’année. Alors les avions allaient s’écraser, les centrales électriques s'arrêter, les missiles nucléaires exploser. En m’endormant, j’ai peur. Finalement, tout continuera comme avant.

2008 : J’ai 19 ans. Je vis ma première absurdité au travail. Le temps d’un été, je bosse dans les cuisines d’un summer camp aux US. Ici, même lorsque le travail est fini, que tout est lavé, épluché, rangé, astiqué, balayé ; on n’a pas le droit de partir avant l’heure officielle de fin. Alors on se tourne les pouces en rêvant à ce que l’on pourrait faire ailleurs. Cela ne fait pas sens. Je me dis que les américains sont fous. Je comprendrai plus tard que l’on n’est pas mieux.

2012 : J’ai 23 ans. On m’annonce la fin du monde, encore. Cette fois-ci, il est question de Mayas, de prédictions et de calendrier. Des gens ont peur. Certains se construisent même des bunkers. Cette fois encore, finalement, il ne se passera rien. Je vais finir par ne plus y croire à ces histoires de fin du monde.

2013. J’ai 24 ans. Au travail je m’abime. Alors je perds pieds. Littéralement. Il me faudra des années pour mettre des mots sur les maux. Pour oser raconter. Oui, j’ai fait un burn out. Oui, la crise d'eczéma qui m’a fait perdre la moitié de la peau du pied gauche est bel et bien liée au STRESS au travail, lui-même lié à des pratiques managériales non recommandées.

2014 : J’ai 25 ans. J’écoute les gens. Leurs histoires, leurs doutes, leurs questions sur le travail. Je me rends compte que je ne suis pas seule et je me passionne... pour le Travail. Sa place dans nos vies. Son sens. Sa capacité à nous enthousiasmer ou à nous abimer. Ce qu’il dit de notre société, ce qu’il dit de notre humanité. Cela me passionne tellement que je décide de faire du Travail mon travail et de créer mon entreprise. Elle s'appellera somanyWays. Car il y a tellement de chemins possibles. Alors l'important est d'apprendre à construire le sien. Peu importe s'il n'est pas linéaire.

2020 : J’ai 31 ans. Cette fois, on ne m’annonce rien. Pourtant, je vis la fin d’un monde. Au bout du générique, 5 lettres, qui jusqu’ici ne voulaient rien dire : C.O.V.I.D. Covid. Hébétée comme nous tous, je regarde la vie suspendue depuis mon balcon. Je nous vois dans une sorte de gueule de bois collective qui fait mal à la tête et au cœur.

Rapidement pourtant, je me dit que cette crise inédite, inattendue, inimaginable, radicale est aussi peut être l’opportunité de se poser les bonnes questions.

Sur le travail, le COVID agit comme une loupe grossissante, un révélateur de tendance qui met en lumière ce qui était déjà là, tapi dans l’ombre, le meilleur, comme le pire. :

- Avec le COVID, les métiers survalorisés démontrent leur vacuité. Des métiers sous-estimés leur impérieuse nécessité.
- Avec le COVID, les entreprises qui s’engageaient s’engagent, les entreprises qui bullshitaient, bullshitent encore plus fort.
- Avec le COVID, les managers qui étaient dans la confiance mobilisent plus que jamais, ceux qui étaient dans la défiance abîment (et s'abîment) plus encore.

Alors les questions présentes depuis des mois voire des années commencent à prendre de la place, beaucoup de place. La souffrance aussi. Tout est là pour nous rappeler que nous avons sans doute oublié l’essentiel.

Alors au moment de la rentrée des classes, 6 mois après le confinement, ce mot qui jusqu'à peu ne voulait rien dire non plus et qui, pourtant, marquera son époque, nous sommes nombreux à nous demander : pourquoi retourner au bureau si je peux travailler de chez moi ? A quoi sert mon job ? Comment vais-je pouvoir continuer dans ce schéma qui n’a pas de sens ? Et face à cela, il y a deux réactions :

- Il y a ceux qui se disent que finalement, la vie est courte, que l’on a pas le temps de s’emmerder. Ceux-là risquent de choisir de quitter les jobs, les boîtes, les chefs avec lesquels ils ne sont plus alignés.

- Et il y a ceux qui se disent que oui, ça ne pas, mais qu’ils n’ont pas le choix, qu’ils doivent continuer, coûte que coûte. Car demain risque d’être compliqué. Ceux-là ne vont pas quitter leur job, leur boîte, leur chef. C’est peut-être eux qui les quitteront d’ailleurs. Ceux-là vont serrer les dents. Et ils vont rester. Mais à quel prix ?

Alors à l’an 1 après le COVID, dans les boîtes, une question se pose, partout : comment redonner envie de travailler ?

Et si c’était mieux qu’hier

2030 : J’ai 41 ans. Je continue d’observer ce que le travail dit de nos Sociétés. Quand je regarde dans le rétroviseur, je me dis que c’est mieux qu’avant. Depuis le grand méchant COVID, qui n’est plus qu’un mauvais souvenir bien entendu, beaucoup de choses ont changé.

- Les modes de travail ont évolué, évidemment. Pas de grandes révolutions mais les tendances d’hier qui sont devenues mainstream. Les entreprises s’entourent de salariés et d’un écosystème de freelances. Des freelances qui ont choisi ce statut bien sûr et ne le subissent plus. Les individus changent régulièrement de métiers, d’entreprises, de jobs. On s’y est fait et on trouve même ça plutôt bien, pour tout le monde, les boîtes comme les gens. On slashe, on switch. Et on télétravaille bien sûr, partout où cela est possible ! Pas à 100%, car on a bien compris combien il était important de se retrouver dans la vraie vie, d’être ensemble. Pour se connecter, pour se marrer, pour créer.

- Partout, on a des entreprises humanistes. Le greenwashing et les grandes communications sur la “raison-d'être” sont des vestiges de l‘ancien monde. Aujourd’hui, on arrête de parler pour parler, on fait. Pour de vrai. On est entré dans l’ère de la congruence. Dans ce monde où les entreprises et leurs dirigeants non seulement font ce qu’ils disent, mais en plus disent ce qu’ils pensent. Penser - Dire - Faire. Être aligné. Être congruent. Et du coup, ça sonne juste. Et ça donne envie. Et ça, c’est plus l’exception. C’est la norme. Car les entreprises qui n’incarnent pas cela sont mortes, ou presque : les gens ne veulent plus travailler pour elles. En tous cas, pas celles et ceux qu'elles aimeraient avoir dans leurs rangs.

- Partout, on a des managers passionnés qui font ce métier car ils aiment les gens, profondément. Ils aiment les développer, les révéler, les faire monter en puissance. En 2030, on ne devient plus manager pour l’argent ou le statut, mais par amour. Dans les boîtes, on a compris que la fonction était essentielle, que le problème n’était pas tant les chefs que la manière de cheffer. Alors en plus de choisir les managers sur les critères que nous venons d’évoquer, on leur laisse enfin le temps de manager. Parce qu’on s’est rendu compte que prendre soin des hommes et des femmes n’était pas du temps de perdu. Bien au contraire.

- Partout, on a des collaborateurs responsables, qui ont compris que eux aussi avaient un rôle à jouer dans cette affaire. Que s’ils voulaient être bien au travail, alors il fallait qu’ils expriment leurs besoins. Que c’est ainsi qu’ils pourraient permettre à leurs managers, à leurs entreprises de trouver des solutions adaptées. Mais ces collaborateurs de 2030 ne se contentent pas de dire “je veux”. Car ce n’est pas cela la responsabilité. Ils prennent en compte les besoins, les enjeux de leur entreprise et ils essaient sincèrement de chercher des solutions pour les aligner à leurs attentes. Et si cela ne fonctionne pas à cet instant, parce que c’est aussi cela la vie, ils partent, mais ils partent bien.

- Bref, en 2030, nous sommes entrés dans l’ère de l’authenticité au travail. Une ère où chacun peut être qui il est vraiment, et exprimer sa singularité. Où chacun, les femmes comme les hommes, ose montrer sa vulnérabilité. En 2030, les émotions ont leur place au travail. Parce qu’on s’est rappelé que la racine du mot émotion, “emovere” signifie “mettre en mouvement”, et que c’est un levier extraordinaire. Car c’est ce qui fait notre humanité.

Une petite révolution culturelle plus tard

Comment en sommes-nous arrivés là ? On a mené une petite révolution culturelle dans le monde du travail.

Une révolution culturelle qui passe avant tout par un changement de posture individuelle, à tous les niveaux :

- Intégrer que la confiance crée de la confiance. Qu'il faut prendre le risque de la donner avant d'exiger la recevoir. Et cela vaut pour les chefs bien sûr, mais aussi pour tous les autres.

- Intégrer que les certitudes sont des pièges et que l’on à tout à gagner à les questionner régulièrement. D’ailleurs, en ce moment, je guette les dirigeants qui oseront dire à leurs équipes “je me suis planté, je ne croyais pas au télétravail et j’avais tort”.

- Accepter que l’on vit dans un monde incertain. Que les données d’hier ne permettent pas de prédire demain. Alors, il faut oser se mettre à l’écoute de son cœur, de son intuition, des autres. Et se rappeler que l’intelligence humaine est encore plus vive et plus juste que l’intelligence artificielle.

- Accepter que si l’on n’a pas toujours le choix de ce qui nous arrive, on a le choix de ce que l’on en fait. C'est là que se situe notre liberté, et donc notre responsabilité. Car liberté et responsabilité sont bien des deux facettes d'une même pièce.

Mais cette révolution culturelle passe aussi par autre chose… Par une question d’éducation. Car dans le monde dans lequel on vit, qu'on le veuille ou non, on ne fera pas le même métier dans la même boîte toute sa vie. Il est donc essentiel d’apprendre à développer son agilité professionnelle. A trouver sa place dans un monde du travail en mouvement, à se repositionner et se réajuster autant de fois que nécessaire.

Un truc vieux comme le monde

Comment construire le monde du travail qui nous ressemble ? En revenant aux basiques, aux fondamentaux, aux essentiels ! À ces choses tellement simples et évidentes que l’on a tendance à les oublier.

Humanité.

Authenticité.

Congruence.

Responsabilité.

En tant qu'entreprise, c'est ce qui (re)donnera envie aux gens de travailler à nos côtés.
En tant qu'individu, c'est ce qui nous permettra de tracer le chemin qui nous correspond.

Aujourd’hui, à l'an 1 post covid, je ne crois pas en la fin du travail. Je pense que les Hommes ont besoin de créer, de se relier, de contribuer. Et que le travail est un formidable espace pour cela.

Mais j’ai l’espoir d’assister et participer à un tournant. A l’émergence d’un monde du travail où il y aura moins de souffrance et plus de plaisir.

Et je sais que cela dépend de chacun d'entre nous, aujourd'hui. De notre capacité à nous poser des questions bien sûr, mais aussi à nous engager pour construire des futurs enthousiasmants.

Cropped Favicon Economi Matin.jpg

Anaïs Georgelin est PDG de somanyWays, une entreprise qui propose des études prospectives sur le monde du travail, des parcours d’accompagnement pour les personnes en transitions professionnelles (digital et présentiel), et des offres pour accélérer la transformation culturelle au sein des  organisations.