Les actuelles retraites par répartition, bel exemple de superstition

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Par Jacques Bichot Modifié le 6 janvier 2020 à 6h08
Retraite Chapeau Bruno Le Maire 1
14%Le système actuel des retraites en France pèse 14% du PIB.

Dans le dernier volume de sa magistrale trilogie Droit, législation et liberté, Friedrich A. Hayek indiquait déjà, en 1979, que nous sommes entrés dans « un âge non de raison et de culture, mais de superstition et d’erreur ». C’est clairement le cas en matière de retraites : l’organisation des retraites dites « par répartition » est basée sur une superstition particulière selon laquelle le fait que les adultes entretiennent les générations de leurs parents et grands-parents fonderait leur droit à exiger que les générations de leurs enfants et petits-enfants les prennent à leur charge quand ils auront atteint un certain âge.

Un système dont la régulation est loufoque

De même qu’en arithmétique moins par moins fait plus, de même en droit public une erreur combinée avec une autre erreur donnerait un heureux résultat ! L’erreur commise en considérant que s’être occupé des « vieux » ouvre droit à ce que vos cadets vous prennent à leur charge quand ils auront grandi, combinée avec la même erreur répétée quelques décennies plus tard, permettrait de faire correctement fonctionner un système de retraites dit « par répartition ».

Eh bien non ! Certes, le système ne s’effondre pas brutalement, mais il va de moins en moins bien, d’abord parce qu’on lui en demande de plus en plus (14% du PIB à prélever et redistribuer, contre 1,16 % en 1951), et ensuite parce que sa force vive, le renouvellement des générations, a beaucoup faibli (858 000 naissances pour 42 millions d’habitants en France métropolitaine pour l’année 1951 ; 720 000 naissances pour 67 millions d’habitants en 2019). Même en tenant compte de l’heureuse diminution de la mortalité infantile, ces chiffres signifient un formidable déclin du renouvellement des générations. Associés à l’augmentation de la longévité moyenne (14 années d’espérance de vie ont été gagnées, pour les hommes comme pour les femmes, depuis 1946), et à la diminution de la proportion de la vie consacrée au travail professionnel (en moyenne, en France, il commence bien plus tard et se termine nettement plus tôt aujourd’hui que dans l’immédiat après-guerre), l’épreuve tant bien que mal surmontée par notre système de retraites a été gigantesque.

La stupide instauration, en 1981, de la « retraite à 60 ans » (au lieu de 65) est pour la France l’exemple type de cet accroissement de la charge imposée aux générations montantes par des vieillards égoïstes et ignares. Et, comme on pouvait s’y attendre, les naissances ont diminué dans de nombreux pays développés, dont le nôtre. A la belle natalité des « trente glorieuses » a succédé un automne démographique, qui dans certains pays en est déjà arrivé aux frimas de l’hiver.

En France, la diminution des naissances continue doucement : par exemple, les derniers chiffres fournis par l’INSEE, ceux de novembre de cette année, sont en retrait de 2 % par rapport à ceux du même mois de 2018. Autrement dit, les Français ont compris l’intérêt de la formule DINK, Double Income, No Kid, inventée par mon collègue Michel Godet pour exprimer la stratégie gagnante en matière de retraites par répartition : les droits à pension étant attribués en raison de l’activité professionnelle actuelle, bien qu’elle ne prépare nullement les retraites futures, chaque individu a intérêt à maximiser cette activité créatrice de droits à pension, fut-ce en ayant pas ou peu d’enfants, c’est-à-dire en agissant de manière contraire à ce qu’il faudrait, globalement, pour que de bonnes pensions puissent être versées lorsqu’il prendra sa retraite. Notre système de retraites est semblable à un chauffage central dont la régulation augmenterait la production de chaleur quand le temps s’adoucit, et la diminuerait quand la température extérieure se met à baisser.

La superstition relative aux actuelles retraites par répartition

Un gamin de dix ans, à condition de n’avoir pas été gavé de croyances ridicules par des adultes ignares et orgueilleux, peut comprendre que c’est lui qui aura le devoir de s’occuper, non seulement de ses propres parents, mais aussi de tous les membres de leur génération, grâce auxquels il est en train de se former. Et, avec quelques années de plus, il pourra comprendre que s’il est le seul enfant de ses parents, et que tous ses petits camarades sont dans le même cas, ce devoir ne sera pas une sinécure : une énorme partie des revenus que lui procurera son activité professionnelle devra être consacrée à l’entretien de ses aînés, sauf à leur faire passer une vieillesse laborieuse ou misérable.

Malheureusement, une proportion importante des hommes politiques, des partenaires sociaux, et des journalistes semble ne pas connaître ces réalités élémentaires, ou du moins ne pas en tirer de conclusions logiques. Le théorème de Sauvy, « nous ne préparons pas nos pensions par nos cotisations, mais par nos pensions », est ignoré au profit d’une croyance superstitieuse en l’idée absurde selon laquelle nous préparerions nos retraites en cotisant pour nos aînés.

Le dispositif législatif et réglementaire relatif aux retraites par répartition est considéré par un grand nombre de personnes, pourtant instruites et expérimentées, un peu comme les paroles de consécration du pain et du vin dans les Eglises catholiques, anglicanes et orthodoxes : la foi des prêtres et des fidèles leur fait considérer les espèces consacrées comme permettant de partager la vie éternelle de Jésus, Fils de Dieu ; la législation des retraites opérerait elle aussi une mystérieuse transsubstantiation permettant à la prise en charge des retraités d’ouvrir le chemin, sinon de la vie éternelle, du moins d’une retraite à l’abri du besoin.

Il y a visiblement erreur sur le genre littéraire. Jésus avait pourtant prévenu ses disciples : « mon royaume n’est pas de ce monde ». Les retraites sont une question terre-à-terre, pas un évènement spirituel relevant du mystère. Quand de hauts dignitaires soviétiques, à l’époque des spoutniks, justifiaient l’athéisme officiel en disant au bon peuple que ces satellites avaient exploré le ciel sans rien rencontrer qui ressemblât à Dieu, c’était évidemment de l’intox. Il en va de même pour les lois qui disent en substance : « puisque vous avez cotisé pour vos aînés, vos cadets cotiseront pour vous ».

Les législateurs occidentaux abusent la crédulité du bon peuple comme Joseph Staline et Nikita Khrouchtchev abusaient de celle d’une fraction des citoyens soviétiques. Baser l’organisation des retraites sur des lois totalement déconnectées de la réalité économique, c’est attribuer à la loi une sorte de pouvoir magique qui nous ramène à l’époque où l’on croyait aux fées et aux sorcières. Sortir de cette superstition nous libérerait, permettrait de prendre enfin le problème des retraites par le bon bout, de manière rationnelle, efficace et juste.

La législation des retraites fait typiquement partie de L’Empire du politiquement correct, pour reprendre la formule fort bien trouvée que Mathieu Bock-Côté a choisi pour titre d’un récent ouvrage (éditions du cerf, 2019). Notre devoir est clair : sortir de la chappe de plomb que le politiquement correct fait peser sur l’organisation des échanges entre générations successives, pour retrouver notre liberté de penser et de rechercher comment fonctionnent réellement nos institutions, afin de les réformer utilement.

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Jacques Bichot est économiste, mathématicien de formation, professeur émérite à l'université Lyon 3. Il a surtout travaillé à renouveler la théorie monétaire et l'économie de la sécurité sociale, conçue comme un producteur de services. Il est l'auteur de "La mort de l'Etat providence ; vive les assurances sociales" avec Arnaud Robinet, de "Le Labyrinthe ; compliquer pour régner" aux Belles Lettres, de "La retraite en liberté" au Cherche Midi et de "Cure de jouvence pour la Sécu" aux éditions L'Harmattan.

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