Derrière les bananes et les plantations tropicales se cache Chiquita, un géant américain… et une crise sociale brutale. La banane est devenu le symbole d’un conflit explosif sur les retraites.
Pas de bras, pas de bananes : Chiquita vire ses 7 000 ouvriers

Le lundi 3 juin 2025, la ministre panaméenne du Travail Jackeline Muñoz l’a confirmé : Chiquita, le géant de la banane, a mis fin au contrat de l’intégralité de ses 1 600 salariés restants au Panama. À l’issue d’un mois de grève contre une réforme des retraites, plus une seule paire de bottes ne foule les plantations de Bocas del Toro.
Chiquita : le fruit industriel devenu arme de dissuasion massive
Il fallait bien un choc de cette ampleur pour que le monde s’intéresse à la banane autrement qu’en smoothie. Chiquita, entreprise américaine fondée il y a plus d’un siècle, n’est pas un simple distributeur de fruits jaunes. C’est un empire agraire. Au Panama, la firme contrôlait 90 % des exportations de bananes, représentant à elle seule plus de 300 millions d’euros d’envois vers l’étranger.
Le 28 avril 2025, les travailleurs des plantations, rejoints par des enseignants, des ouvriers du bâtiment et des syndicats indigènes, déclenchent une grève illimitée pour protester contre une réforme du régime de retraite. Cette réforme, jugée inique, prévoit la disparition de certains droits sociaux historiques. La tension monte. Les routes sont bloquées. Les fruits pourrissent sur pied.
En mai, première salve : 4 900 travailleurs journaliers sont congédiés pour « abandon injustifié du travail » selon la direction. L’entreprise chiffre ses pertes à 75 millions de dollars. La grève est déclarée illégale par un tribunal panaméen. Et la direction ne tremble pas : elle enclenche l’arme nucléaire.
Licencier tous les salariés : un scénario que personne n’osait envisager
Le 3 juin, c’est la stupeur. À l’issue d’une conférence de presse, la ministre panaméenne du Travail assène : « Il ne reste plus un seul travailleur sur l'ensemble du personnel de l'entreprise ».
Derrière ce licenciement massif se joue une partie bien plus vaste : celle de la gouvernance sociale dans un pays en ébullition. La région de Bocas del Toro est sinistrée. Les syndicats refusent tout compromis tant que les blocages ne sont pas levés. Et le gouvernement panaméen, mené par José Raúl Mulino, refuse de débattre tant que les routes sont fermées.
Des bananes, des dollars… et des militaires
Car le fond de l’histoire n’est pas qu’économique. Il est éminemment politique. Dans le tumulte, un autre dossier alimente le feu : l’accord de sécurité signé entre le Panama et les États-Unis permettant une présence militaire accrue sur le canal. Un chiffon rouge brandi face à des syndicats exaspérés par des décennies d’ingérences, d’arrogances, d’exploitation.
Dans ce contexte, la décision de Chiquita apparaît comme une provocation. Ou un soulagement cynique. Exporter ailleurs. Se libérer du fardeau social. Tourner la page panaméenne. Les syndicats, eux, crient à la trahison et réclament le retour aux anciens avantages. Sans surprise, la Fédération internationale des syndicats de l’alimentation (IUF) a qualifié les licenciements d’« illégaux », dénonçant une « connivence manifeste entre Chiquita et le gouvernement panaméen ».
Mais qui les écoutera encore, maintenant que les bananes ne partent plus ? Pas même les bateaux.
Le Panama exsangue, Chiquita en roue libre
Cette catastrophe sociale dépasse le simple désengagement d’un groupe. C’est tout un système qui vacille. Avec ses 7 000 emplois supprimés en moins de deux mois, Chiquita laisse une région exsangue. Des familles sans revenu. Des infrastructures à l’arrêt. Et un goût amer dans la bouche de ceux qui croyaient encore aux promesses du développement agricole international. La ministre Muñoz le dit elle-même : « C’est un coup très dur pour l’emploi ».
De fait, plus aucun fruit ne quitte les entrepôts. Et à cette heure, ni réembauche ni relocalisation n’a été annoncée. Le géant du fruit se retire, laissant derrière lui un champ de ruines humaines et économiques. Le gouvernement tente bien de bricoler un projet de loi pour restaurer certains avantages sociaux. Mais il conditionne son examen… à la levée des barrages. Et les grévistes ? Ils conditionnent la levée des barrages à l’approbation du texte.
À Bocas del Toro, les plantations sont muettes. Les machettes dorment. Et les cargaisons de bananes ne partent plus pour l’Allemagne. Chiquita a coupé le courant. Brutalement. Sans appel. Un fruit a suffi à faire dérailler tout un système. La prochaine fois qu’on épluchera une banane, on pensera peut-être à ceux qui n’en récoltent plus.
