Sida : la PrEP est encore trop peu utilisée

La PrEP, traitement préventif du VIH efficace à 98%, demeure insuffisamment utilisée en France malgré son remboursement intégral depuis 2016. Le Conseil national du sida appelle à démocratiser cet outil révolutionnaire pour l’ensemble de la population.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 2 juin 2026 7h11
VIH : la France rembourse la PrEP injectable mais son accès reste limité
Sida : la PrEP est encore trop peu utilisée - © Economie Matin
55%55 % des malades du Sida en France sont des hétérosexuels

La PrEP, un traitement révolutionnaire contre le VIH encore méconnu

Dans l'arsenal thérapeutique moderne contre le VIH, la prophylaxie pré-exposition — plus communément désignée sous l'acronyme PrEP — représente l'une des avancées les plus significatives de ces dernières décennies. Pourtant, dix ans après son introduction en France, ce traitement préventif demeure largement ignoré du grand public et, plus préoccupant encore, insuffisamment prescrit. Le Conseil national du sida et des hépatites virales (CNS) tire aujourd'hui la sonnette d'alarme sur ce paradoxe sanitaire qui compromet sérieusement les efforts collectifs de lutte contre l'épidémie.

Disponible depuis 2016 dans l'Hexagone et intégralement remboursée par la Sécurité sociale, cette méthode de prévention affiche pourtant des résultats que peu de thérapeutiques peuvent revendiquer : une efficacité atteignant 98 % dans la prévention de la transmission du VIH. Constance Delaugerre, virologue et présidente du comité scientifique et médical du Sidaction, le formule avec une clarté désarmante : « Ce traitement préventif fait partie des meilleurs outils de prévention, on n'a jamais atteint ça. » Un constat d'autant plus troublant que l'outil existe, fonctionne et ne coûte presque rien. Franceinfo rappelle d'ailleurs que le CNS plaide désormais pour que la PrEP soit proposée à toutes et tous, sans distinction de profil.

Antirétroviraux en prévention : comment fonctionne la PrEP ?

La PrEP repose sur la prise quotidienne d'antirétroviraux par des personnes séronégatives — c'est-à-dire non infectées par le VIH — afin de prévenir toute contamination lors de rapports sexuels non protégés. Cette approche renverse la logique thérapeutique traditionnelle : plutôt que de traiter une infection déclarée, elle neutralise le risque en amont de toute exposition. Une révolution conceptuelle autant que médicale dans l'histoire des soins préventifs.

Depuis 2021, les médecins généralistes sont habilités à prescrire ce traitement, une extension des prérogatives censée faciliter l'accès au plus grand nombre. « C'est entièrement remboursé et c'est générique, donc ça ne coûte non plus pas grand-chose pour la société », soulignait Constance Delaugerre. Cette accessibilité financière constitue un atout décisif dans toute stratégie de santé publique ambitieuse — et rend d'autant plus inexplicable la persistance de la sous-utilisation.

De la pilule à l'injection : une palette thérapeutique en pleine expansion

L'arsenal de la PrEP ne se limite plus désormais à la seule prise orale quotidienne. L'arrivée de formulations injectables à longue durée d'action a considérablement élargi les possibilités. Le cabotégravir, commercialisé sous le nom Apretude par ViiV Healthcare, filiale de GSK, est accessible en France depuis la fin du mois de février 2024. Attendue depuis près de deux ans par les associations et les spécialistes, cette innovation offre une protection pérenne sur plusieurs mois à partir d'une seule injection bimensuelle — un changement de paradigme pour tous ceux que la contrainte de la prise quotidienne rebutait.

Les experts soulignent que ces nouvelles formulations injectables présentent une efficacité « particulièrement élevée chez les femmes », ouvrant ainsi des perspectives inédites pour diversifier les publics bénéficiaires et dépasser le prisme étroit dans lequel la PrEP a longtemps été enfermée.

Des inégalités d'accès qui révèlent les failles du système de santé

Malgré ces avancées scientifiques et logistiques, l'utilisation de la PrEP demeure dramatiquement inégale sur le territoire. Les statistiques dressent un tableau préoccupant : près de la moitié des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) pour lesquels le traitement serait médicalement indiqué n'y ont pas recours, une lacune particulièrement marquée chez les plus jeunes générations. Cette réalité illustre avec éloquence les limites de la simple disponibilité technique d'un traitement : qu'il existe ne suffit pas à ce qu'il soit utilisé.

Les disparités d'accès frappent de manière disproportionnée certaines populations particulièrement vulnérables. Les personnes migrantes originaires d'Afrique subsaharienne, les HSH migrants, les travailleurs et travailleuses du sexe, les personnes trans, les individus en situation de grande précarité et les résidents éloignés des métropoles se heurtent à des obstacles cumulés — méconnaissance du dispositif, barrières linguistiques, déserts médicaux, crainte du stigmate — qui confinent la PrEP à un outil de prévention à géographie variable. Sud Ouest relève que le CNS appelle précisément à un accès élargi pour remédier à cette situation.

L'appel solennel du Conseil national du sida : que demandent les médecins ?

L'avis rendu par le CNS ne se limite pas à un constat d'échec : il formule des recommandations précises et ambitieuses à l'adresse des pouvoirs publics et de l'ensemble des acteurs de santé. L'instance appelle en premier lieu à « changer le regard sur la PrEP », par une mobilisation de tous les professionnels de santé — médecins généralistes, gynécologues, infirmiers, pharmaciens — et par une communication publique radicalement différente, inclusive et libérée de tout sous-entendu culpabilisant. Il s'agit de rompre avec la perception restrictive qui cantonne ce traitement aux seules « populations à risque », une catégorisation à la fois inexacte épidémiologiquement et contre-productive socialement.

Le CNS recommande également de renforcer la formation des professionnels de santé, nombreux à méconnaître encore les modalités de prescription et les profils éligibles, et d'intégrer la PrEP comme outil de première intention dans toute consultation de santé sexuelle. L'instance insiste sur la nécessité d'adapter les stratégies de communication aux réalités culturelles et linguistiques des populations les plus exposées, souvent les moins atteintes par les campagnes institutionnelles classiques. Elle pointe enfin l'affaiblissement préoccupant des associations de terrain et la fragilisation de l'aide médicale d'État, deux piliers de la médiation sanitaire dont l'érosion aggrave mécaniquement les inégalités d'accès. 20 Minutes rapporte que les autorités sanitaires et les professionnels de santé sont directement interpellés sur l'urgence d'agir.

Prévention et rationnel économique : l'investissement que la France ne peut se permettre d'ignorer

L'impact économique d'une démocratisation de la PrEP dépasse de loin le coût direct des traitements distribués. En 2024, plus de 5 000 personnes ont découvert leur séropositivité en France, chaque nouveau cas représentant des décennies de prise en charge médicale lourde et coûteuse. Investir dans la prévention via la PrEP n'est donc pas seulement un impératif éthique — c'est une décision économiquement rationnelle que les systèmes de santé ne peuvent plus différer.

Les autorités sanitaires sont désormais appelées à intégrer ces recommandations dans la prochaine feuille de route sur la stratégie nationale de santé sexuelle. L'enjeu transcende la simple disponibilité thérapeutique pour embrasser une transformation profonde des politiques de prévention, à l'heure où la France enregistre encore des milliers de nouvelles contaminations chaque année.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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