Prix du gaz : l’Europe prise en étau entre Russie et Iran

Le choc est brutal, et il survient au pire moment politique. Alors que l’Union européenne a décidé de tourner la page du gaz russe, un nouveau front s’ouvre au Moyen-Orient : attaques, arrêt de production de GNL au Qatar, navigation perturbée dans le détroit d’Hormuz. En quelques heures, le marché européen a sursauté. La question n’est plus seulement le prix du gaz, mais l’accès même au gaz, et donc la stabilité économique du continent.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 2 mars 2026 14h59
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Prix du gaz : l’Europe prise en étau entre Russie et Iran - © Economie Matin
58%Les États-Unis sont devenus le premier fournisseur de GNL de l’Union, avec 58 % des volumes l’an dernier

Le 2 mars 2026, les cours du gaz en Europe ont flambé dans le sillage d’une escalade militaire impliquant l’Iran et des alliés occidentaux. Selon Reuters, les prix de gros néerlandais, référence TTF, ont fortement progressé tandis que des acteurs du transport maritime suspendaient des expéditions via le détroit d’Hormuz et que des infrastructures gazières étaient mises à l’arrêt par précaution.

Cette crispation tombe sur une ligne de faille européenne déjà tracée. Fin janvier, le Conseil de l’Union européenne a acté un règlement visant la suppression progressive des importations de gaz russe, par gazoduc comme sous forme de GNL, avec une interdiction totale prévue à partir de début 2027 pour le GNL et de l’automne 2027 pour le gaz par gazoduc. L’Europe a donc choisi la rupture avec Moscou. Mais en rompant avec une dépendance, elle s’expose à un autre goulot d’étranglement : le Golfe.

Gaz, Europe, Russie : une rupture assumée, un pari risqué

Sur le papier, la décision européenne est une victoire politique. Elle se veut la traduction juridique d’un mot d’ordre répété depuis 2022 : ne plus financer une guerre, ne plus subir un chantage énergétique. Le Conseil de l’UE rappelle que, même après la baisse des flux, le gaz russe représentait encore “selon les estimations, 13 % des importations de l’UE en 2025”, soit “plus de 15 milliards d’euros par an”. L’addition est colossale. Elle est aussi hautement symbolique.

Le règlement européen est construit comme une mécanique d’évacuation progressive, avec contrôle de l’origine du gaz avant entrée sur le territoire de l’Union, plans nationaux de diversification exigés, et sanctions dissuasives. Le Conseil de l’UE évoque des plafonds de sanctions pouvant atteindre au moins 2,5 millions d’euros pour des personnes physiques et au moins 40 millions d’euros pour des personnes morales. L’Union a voulu rendre le retour en arrière coûteux, presque impossible.

Mais cette décision, politiquement assumée, repose sur une promesse implicite : l’Europe trouvera ailleurs ce que la Russie ne fournira plus. Or “ailleurs”, depuis deux ans, signifie surtout GNL. L’Europe s’est réorganisée autour des terminaux méthaniers, des cargos, et d’un marché mondial où l’offre flexible se paie cher quand la tension monte. Dans ce nouveau monde, la sécurité énergétique ne se joue plus seulement sur des pipelines continentaux. Elle se joue sur des routes maritimes vulnérables.

Iran, détroit d’Hormuz : la menace d’un robinet mondial qui se ferme

Le détroit d’Hormuz est devenu le talon d’Achille. Reuters rappelle que ce passage est un conduit pour “plus de 20 % du pétrole mondial” et “autour de 20 % du GNL mondial”. C’est une proportion suffisamment énorme pour que la moindre perturbation déclenche une panique de marché, même sans embargo formel, même sans destruction massive.

La situation s’est aggravée à une vitesse qui inquiète les autorités européennes elles-mêmes. Plus de 200 navires ont jeté l’ancre autour du détroit à la suite du conflit. Une congestion de cette ampleur ne signifie pas seulement des retards. Elle signifie des contrats bouleversés, des primes d’assurance qui montent, des armateurs qui renoncent à passer, et donc un risque concret : des cargaisons de gaz qui n’arrivent pas, ou qui arrivent trop tard, ou qui partent ailleurs.

Dans le même temps, les infrastructures énergétiques sont directement visées. Le Qatar a suspendu sa production de GNL, équivalente à environ 20 % de l’offre mondiale, après une attaque de drones iraniens sur une installation liée à QatarEnergy. Le chiffre est vertigineux. Le Qatar n’est pas un fournisseur “comme un autre” : il est un pivot de l’équilibre mondial, un amortisseur entre l’Asie et l’Europe. Quand ce pivot se bloque, tout le système se tord.

Et l’escalade a une logique politique. Selon Reuters, “l’infrastructure énergétique du Golfe est désormais clairement dans le viseur”, et l’attaque contre Ras Tanura marque une “escalade significative”, a déclaré Torbjorn Soltvedt, analyste principal Moyen-Orient chez Verisk Maplecroft, selon Reuters.

Une hausse violente qui contamine tout, de l’inflation aux taux

Le réflexe européen consiste à regarder le prix, puis à mesurer l’impact sur l’inflation, puis à craindre une hausse des taux ou un gel de la baisse des taux. La hausse des prix de l’énergie “assombrit les perspectives” et pourrait compliquer la trajectoire de politique monétaire de la Banque d’Angleterre et de la Banque centrale européenne,. L’énergie redevient, en quelques heures, le facteur qui peut renverser un scénario économique.

Le 2 mars 2026, Reuters évoque un gaz TTF autour de 38 euros par mégawattheure, en hausse marquée, alors que la BCE, dans une projection de décembre, retenait une hypothèse de 29,6 euros/MWh pour cette année. L’écart est déjà un avertissement : si la crise dure, les modèles d’inflation deviennent obsolètes, et les gouvernements se retrouvent pris entre le soutien aux ménages et la maîtrise du déficit.

Le gaz est une matière première industrielle, un carburant de production électrique, un déterminant du coût de nombreux intrants. Une hausse soutenue se répercute sur les coûts de la chimie, des engrais, du verre, de l’agroalimentaire, du papier. Elle grimpe ensuite dans les prix à la consommation, mais aussi dans les coûts des collectivités, des hôpitaux, des services publics. L’économie se met à payer la géopolitique, et elle le fait en cascade.

La Commission européenne, elle, tente d’éviter la panique. Un porte-parole a déclaré : “Notre analyse est qu’il n’y a pas de préoccupation immédiate de sécurité d’approvisionnement pour l’Union européenne”. Le message est clair : pas d’urgence, pas de pénurie immédiate. Mais l’histoire récente a montré que “pas immédiat” peut devenir “très vite”, dès lors que l’anticipation change et que les marchés se tendent.

Surtout que les stocks européens sont à 30 % et 9 points en dessous de leur niveau à la même période l’an dernier, selon des données de Gas Infrastructure Europe. Sortir de l’hiver avec des réserves plus basses n’est pas une catastrophe en soi. En revanche, si le printemps est perturbé, si les cargos se raréfient, si l’Asie surenchérit pour capter les volumes, alors la reconstitution des stocks avant l’hiver suivant devient un exercice de haute voltige… et le prix du gaz peut redevenir un instrument de stress politique interne.

Gaz : l’Europe entre Moscou et Téhéran, une vulnérabilité politique assumée

La Russie reste un acteur à la fois proche et hostile, capable de peser sur les marchés européens, y compris indirectement. L’Union, en décidant la fin des importations de gaz russe, ferme une porte stratégique et s’en félicite. Mais la géopolitique ne remplace pas la physique. Le gaz doit arriver. Et l’Europe, désormais, dépend davantage de routes maritimes longues, coûteuses, exposées à des zones de conflit. Reuters précise que les États-Unis sont devenus le premier fournisseur de GNL de l’Union, avec 58 % des volumes l’an dernier. Cette domination américaine protège partiellement l’Europe. Elle ne la rend pas invulnérable, parce que le GNL est un marché mondial et que les prix se forment à l’échelle planétaire.

Surtout, l’Europe n’est pas totalement détachée du Golfe. L’UE a importé 6 % de son GNL depuis le Qatar au troisième trimestre de l’an dernier. Cela peut sembler “petit”. Mais dans un marché tendu, 6 % peut faire la différence entre une reconstitution confortable des stocks et un hiver sous contrainte. Et si le détroit d’Ormuz se bloque, la question dépasse le Qatar : c’est la disponibilité même des cargaisons mondiales, et la compétition entre régions importatrices, qui peut devenir explosive.

C’est là que la tension iranienne change de nature pour l’Europe. Téhéran n’a pas besoin de “couper le gaz” directement aux Européens pour affecter leur accès au gaz. Il lui suffit de rendre dangereux, cher ou impraticable un passage qui concentre une part massive des flux mondiaux.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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