La retraite de Sœur Anne

Sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Dans Les contes de ma mère l’oye, écrit qui remonte à la fin du XVIIème siècle, le suspense est lié à la peur de n’être pas sauvée d’une mort cruelle et injuste. En cette fin d’année 2022, le président de la République française a recours à une ficelle du même genre, mais beaucoup moins poétique : il fait languir les Français qui attendent de savoir à quelle réforme des retraites ils vont avoir droit.

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Par Jacques Bichot Publié le 21 décembre 2022 à 15h19
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66%66% des Français sont opposés à la réforme des retraites.

Hésitation de dernière minute, ou tactique pour retenir plus encore l’attention, je ne sais, mais l’occasion nous est fournie de réfléchir à ce que pourrait et devrait être une réforme des retraites dites « par répartition ».

Attention :
une telle réflexion risque de bousculer les idées reçues, du type « j’ai cotisé, j’ai droit à … ».

Il n’est de retraite que par capitalisation

Le terme « répartition » s’oppose à « capitalisation » : on pourrait donc, en le prenant au pied de la lettre, penser que la retraite de la sécurité sociale ne recourt en aucune manière à l’accumulation de capital. Eh bien, cette idée serait saugrenue. La retraite dite « par répartition » ne fonctionne que grâce à la mobilisation de la forme de capital, la plus importante : le capital humain. Concrètement, la « répartition », qu’il eut été préférable de désigner par un autre vocable, consiste à exercer des droits sur du « capital humain », capital composé de personnes : vous et moi et tous nos semblables.

Comprenons bien : du point de vue économique, vous êtes et je suis du « capital humain ». Certes, je ne suis et vous n’êtes pas seulement du capital humain ! Mais quand on veut étudier le fonctionnement des retraites dites « par répartition », sauf à fermer les yeux et les oreilles et à prier notre intellect de faire dodo, force est de constater que le fonctionnement des retraites dites « par répartition » repose entièrement sur le recours au capital humain – vous et moi et tous nos semblables, tous les êtres humains. L’homme est le plus important des facteurs de production ! Il est un capital, le plus précieux. Bien entendu, il n’est pas que cela, mais cette dimension capitalistique de l’humanité est névralgique en ce qui concerne le fonctionnement de nos retraites dites « par répartition ». Car cette forme de retraite s’appuie essentiellement sur la formation et la mise en œuvre du capital humain, c’est-à-dire de notre capacité à travailler, à produire des biens et des services.

La notion de capital humain n’est pas réductrice

Ce capital humain a une importance fantastique, une valeur réelle supérieure à celle de l’ensemble des installations, des machines et des stocks. Considérer nos congénères et nous-mêmes comme du « capital humain » n’est pas réducteur, dès lors que nous reconnaissons dans les êtres humains des dimensions affectives, intellectuelles, spirituelles, et que nous attachons à ces dimensions une importance supérieure à ce qui constitue en quelque sorte l’intendance. La notion de capital humain ne porte nullement le projet de réduire les êtres humains à leur dimension d’acteurs de la production et de la consommation. Reste que la production de biens et de services est une activité importante, et une activité qui peut fort heureusement être exercée en lui donnant du sens et des objectifs qui ne se limitent pas à la consommation et au confort.

L’analyse économique fondée pour une part importante sur la notion de capital humain ne requiert nullement de réduire l’être humain à sa qualité d’homo faber, de producteur de biens matériels. Mais nous sommes des producteurs, et aussi des utilisateurs ou des consommateurs de biens et services multiples et variés. Chacun de nous possède un potentiel productif, une capacité à rendre des services et à fabriquer des objets. Heureusement les économistes, sauf exceptions, ne réduisent pas les êtres humains à cette capacité productive, ils reconnaissent que produire et consommer des biens et services n’a de valeur véritable que si ces activités permettent de donner du sens à notre vie. L’amitié, l’affection, l’amour, sont autrement importants que les biens et les services, mais ils ne se développeraient pas sans l’activité de production et de consommation qui est, en quelque sorte, le terrain sur lequel germe ce qui est affectif et spirituel.

La retraite comme transition du faire à l’être

Nous venons de procéder, certes bien succinctement, à une analyse de la production comme activité humaine. Mais que se passe-t-il lorsque, l’âge venant, l’activité productive décline, avec pour la majorité des êtres humains qui vivent dans les pays riches, une assez longue période de consommation semi-gratuite, en ce sens qu’elle est rendue possible par le travail des adultes non encore retraités ?

Il serait inexact de dire que les retraités ne produisent plus, mais ils produisent moins, et leur production est souvent, pour une part bien plus importante qu’avant, domestique ou associative. Du troisième au quatrième âge, la production se réduit encore. La personne humaine, en prenant de l’âge, devient moins active – mais rarement inactive, dès lors que l’on se garde d’une confusion hélas assez fréquente : réduire l’activité à l’exercice d’une profession.

Une baisse ou une absence d’activité professionnelle ne signifie nullement que l’on devient « une légume » ! Bien des retraités déploient une activité importante, parfois égale ou supérieure à ce qu’était leur activité professionnelle. En fait, tous les cas de figure se rencontrent. Mais ils ont un point commun : ce qu’ils sont devient plus important que ce qu’ils ont et que ce qu’ils font. Leur musculation et les zones de leur cerveau qui sont consacrés à l’action voient leur importance décliner au profit de ce qui a rapport à l’être. La retraite facilite ce changement de priorité : en réduisant son activité productive, puis son activité relationnelle, la personne vieillissante se recentre sur l’essentiel, l’affectif et le spirituel.

C’est la possibilité de ce passage progressif du faire à l’être qui est la grande affaire de la retraite. L’économie des retraites ne peut pas se dispenser de tutoyer en quelque sorte la philosophie : elle serait bien insuffisante, bien insignifiante, si elle ne nous conduisait pas au seuil de la métaphysique !

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Jacques Bichot est économiste, mathématicien de formation, professeur émérite à l'université Lyon 3. Il a surtout travaillé à renouveler la théorie monétaire et l'économie de la sécurité sociale, conçue comme un producteur de services. Il est l'auteur de "La mort de l'Etat providence ; vive les assurances sociales" avec Arnaud Robinet, de "Le Labyrinthe ; compliquer pour régner" aux Belles Lettres, de "La retraite en liberté" au Cherche Midi et de "Cure de jouvence pour la Sécu" aux éditions L'Harmattan.

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