Après sept mois d’un partenariat désastreux avec Shein, Frédéric Merlin cède le BHV Marais à Karl-Stéphane Cottendin. Plusieurs dizaines de millions d’euros engloutis, 250 départs annuels, impayés fournisseurs : l’analyse financière d’un échec retail qui interroge la viabilité du grand magasin parisien.
Shein au BHV : l’échec financier d’un pari qui aura coûté plusieurs dizaines de millions

Frédéric Merlin lâche le BHV Marais. Après avoir investi plusieurs dizaines de millions d'euros depuis 2023 pour tenter de sauver ce navire amiral parisien, le fondateur de la Société des Grands Magasins (SGM) cède le fonds de commerce à Karl-Stéphane Cottendin et son équipe. Un transfert qui marque l'échec d'une stratégie commerciale audacieuse. Le partenariat avec Shein, inauguré en novembre 2025 sur une façade tapissée d'une photo géante de Donald Tang et Frédéric Merlin, s'arrête sept mois plus tard. Une aventure qui aura entraîné le départ de Dior, Sandro et Guerlain, des impayés fournisseurs et une hémorragie d'effectifs de 200 à 250 personnes par an. La transaction s'apparente à une revente à prix négatif, où le propriétaire défaillant accepte de payer pour se débarrasser d'un actif devenu toxique.
Une opération de désinvestissement déguisée en coup de théâtre
Le 16 juin 2026, la SGM officialise la cession du BHV Marais dans un communiqué aux accents entrepreneuriaux. Pourtant, les chiffres racontent une réalité plus prosaïque. Le magasin emploie 700 équivalents temps plein à Paris et 80 au BHV Parly 2 dans les Yvelines. Ces deux sites représentent une masse salariale conséquente pour un exploitant qui accumule les difficultés depuis trois ans. Frédéric Merlin avait racheté le BHV aux Galeries Lafayette en 2023, alors que le grand magasin était menacé de fermeture. Une acquisition présentée comme un sauvetage patrimonial s'est transformée en piège financier.
Frédéric Merlin sort du jeu : les vraies raisons financières derrière la cession
"Ce magasin devait fermer avant son rachat aux Galeries Lafayette. Je me suis battu pour essayer de le faire vivre mais l'opération a déraillé", admet Frédéric Merlin. L'entrepreneur reconnaît également que "suite aux rebondissements, à l'affaire Shein, le nom de Frédéric Merlin était peut-être un handicap pour l'avenir du BHV". Un aveu qui sonne comme une capitulation. La cession à Karl-Stéphane Cottendin, ex-directeur général du BHV et du groupe SGM, permet à Merlin d'éviter une liquidation judiciaire tout en se retirant d'un dossier qui entachait sa réputation d'homme d'affaires. La transaction prévoit le règlement des dettes fournisseurs, preuve que les comptes étaient dans le rouge vif.
Brookfield aux commandes des murs : une nouvelle géographie du contrôle immobilier
Depuis janvier 2026, le fonds d'investissement canadien Brookfield possède les murs du BHV Marais. Un élément majeur dans l'équation financière. Brookfield ne rachète que le bâti, pas l'exploitation commerciale déficitaire. Ce montage immobilier classique sépare les risques : Brookfield encaisse les loyers et valorise un emplacement premium dans le Marais, tandis que l'équipe de Cottendin assume les pertes d'exploitation. Selon les termes de l'accord, Brookfield a pris des engagements contractuels pour soutenir l'exploitation et investir dans la transformation du BHV. Traduction : le fonds canadien financera probablement une partie des travaux de rénovation, à condition que le nouveau management stabilise les flux de trésorerie. Un deal gagnant pour Brookfield, qui sécurise un actif immobilier parisien de premier plan sans endosser la gestion quotidienne d'un commerce en difficulté.
Karl-Stéphane Cottendin et son équipe, composée de Valérie Chaleyssin (directrice marketing), Medy Ty (directeur artistique) et Elodie Nho (directrice RH), ont structuré la reprise avec un levier original : une part significative du capital de la nouvelle société Kargence sera ouverte aux 700 salariés du BHV Marais. Un montage qui présente plusieurs avantages. D'abord, il dilue le risque financier porté par l'équipe dirigeante. Ensuite, il transforme les employés en actionnaires motivés à redresser le navire. Enfin, il contourne partiellement la nécessité d'apporter des fonds propres importants lors de la reprise. Aucun plan de départs n'est prévu, ce qui évite les coûts de licenciement. Le modèle repose sur une recapitalisation participative où les salariés acceptent de troquer une partie de leurs garanties salariales contre des parts d'une entreprise en restructuration. Un pari risqué pour des employés qui ont vu leurs effectifs fondre de 200 à 250 postes non remplacés ces dernières années.
Retail français en mutation : le modèle du grand magasin parisien peut-il survivre ?
L'échec du BHV Marais sous la SGM pose une question structurelle : le modèle économique du grand magasin multimarques a-t-il encore un avenir en France ? Les chiffres sont implacables. Le BHV emploie 700 personnes pour un chiffre d'affaires non communiqué mais manifestement insuffisant pour couvrir les charges. Les escaliers mécaniques restent non fonctionnels, plusieurs services ont été interrompus, et les travaux engagés n'ont pas inversé la tendance. Le repositionnement annoncé sur le cœur de métier historique (maison, bricolage, décoration) répond à une nécessité : retrouver une identité commerciale claire après l'expérimentation ratée avec Shein. Cottendin l'affirme sans détour : "L'équipe dirigeante et moi-même quittons le groupe SGM parce que nous avons la conviction qu'il y a une autre histoire à écrire, d'un autre BHV qui retrouve ses clients, qui renoue avec les codes du commerce".
Plusieurs dizaines de millions injectés, zéro retour : le bilan comptable de trois ans de SGM
La SGM a engagé plusieurs dizaines de millions d'euros d'investissements au BHV depuis 2023. Le montant exact reste confidentiel, mais les observateurs du secteur estiment qu'entre 40 et 60 millions ont été déversés dans la rénovation, la modernisation des espaces et les campagnes marketing. Résultat : zéro rentabilité, une image dégradée et une fuite des marques premium. Le partenariat Shein devait apporter du trafic et rajeunir la clientèle. Il a provoqué un tollé politique et médiatique, le ministre Serge Papin déclarant : "La collaboration entre Shein et le BHV était une erreur stratégique. Donner pignon sur rue à cette plateforme qui ne respecte pas nos règles ne pouvait être une solution. Je salue la fin de cette collaboration". Un désaveu gouvernemental rare, qui a précipité la décision de rupture. Frédéric Merlin qualifie lui-même l'opération d'"erreur", mais le coût de cette erreur se chiffre en dizaines de millions d'euros engloutis sans retour sur investissement.
La fin du partenariat Shein concerne uniquement le BHV Marais et le BHV Parly 2. Les sept BHV de province, dont cinq abritent des corners Shein, restent sous le contrôle de la SGM et maintiennent leur collaboration avec la plateforme chinoise. Un choix stratégique qui révèle une double réalité économique. En province, le positionnement prix de Shein correspond mieux aux attentes d'une clientèle moins sensible aux considérations éthiques et environnementales. À Paris, en revanche, la présence de Shein a provoqué un rejet violent de la part des marques historiques et d'une clientèle attachée à l'image premium du Marais. Le Parisien rapporte que Shein devrait idéalement quitter le BHV Marais d'ici Noël 2026. Un délai qui suggère des négociations contractuelles tendues et probablement coûteuses pour mettre fin à un bail signé moins d'un an auparavant. Cette géographie à deux vitesses du retail français, où Paris exige une montée en gamme tandis que la province accepte la fast-fashion, illustre la complexité croissante de la régulation économique dans un marché fragmenté. La SGM conserve ses actifs provinciaux rentables et se débarrasse du BHV Marais, véritable gouffre financier parisien. Un arbitrage comptable froid qui confirme que l'ère des grands magasins parisiens mythiques appartient peut-être au passé.
