Les annonces récentes du gouvernement sur la souveraineté numérique marquent un vrai changement de ton. La dépendance technologique n’est plus traitée comme un sujet secondaire, mais comme ce qu’elle est devenue : un enjeu stratégique. Observatoire, indice de résilience, préférence européenne… Le diagnostic progresse, le sujet est enfin posé au bon niveau, et il faut le reconnaître : c’est une bonne chose.
Souveraineté numérique : l’élan politique est là, reste à lui donner

Mais nommer un problème ne le résout pas. La souveraineté numérique ne se construit ni avec des intentions, ni avec des indicateurs seuls. Elle se révèle surtout le jour où les choses se compliquent : quand un fournisseur change brutalement ses règles, quand une hausse de prix devient impossible à absorber, quand un accès est restreint ou qu’un incident majeur survient. À ce moment-là, la question est simple : sommes-nous réellement capables de continuer à fonctionner ?
Ces situations ne sont plus théoriques. Les évolutions récentes du modèle de VMware en ont donné une illustration très concrète : pour certaines infrastructures, les coûts ont été multipliés par cinq, parfois jusqu’à quinze fois. Sans véritable marge de négociation. Sans alternative préparée à l’avance. Sans plan B immédiatement activable. Pour de nombreux acteurs, publics comme privés, cet épisode a révélé une dépendance longtemps sous-estimée.
On le constate sur le terrain : une infrastructure peut être hébergée en Europe, conforme aux réglementations, certifiée, labellisée… et rester profondément dépendante. Dépendante d’un éditeur unique pour le support, d’une roadmap décidée ailleurs, de modèles économiques ou de cadres juridiques sur lesquels l’utilisateur n’a aucune prise. La souveraineté sous tutelle résiste rarement au premier stress test sérieux.
L’open source est alors souvent présenté comme une réponse évidente. Il est en réalité une condition nécessaire, mais loin d’être suffisante. L’accès au code est indispensable, mais il ne crée pas automatiquement de l’autonomie. Lire un logiciel n’est pas le maîtriser. Le maintenir, le faire évoluer, le sécuriser ou l’adapter sous contrainte demande des compétences, du temps, des équipes et un engagement durable. Les chiffres sont éclairants : plus de 50 % des contributions au noyau Linux sont aujourd’hui financées par des entreprises américaines, et Intel contribue à lui seul davantage que l’ensemble des entreprises européennes réunies. Le code est ouvert, mais l’influence reste largement hors d’Europe.
Construire une autonomie technologique est donc un effort industriel de long terme, pas un plan de secours improvisé. C’est précisément pour cela que la commande publique et les choix d’investissement deviennent centraux. Sans visibilité ni soutien structurant, les acteurs européens ne peuvent ni investir durablement, ni structurer des équipes, ni contribuer sérieusement aux briques numériques critiques.
Or, une part significative de l’investissement public européen finance aujourd’hui des projets présentés comme « souverains », mais reposant sur des piles logicielles contrôlées par des acteurs extra-européens. Les initiatives BLEU ou SENS, construites respectivement sur des technologies issues des écosystèmes Microsoft ou Google, illustrent cette ambiguïté : les données peuvent être hébergées en France, les opérateurs européens, mais la dépendance technologique demeure. En orientant marchés publics et grands programmes vers des architectures dont les fondations échappent au contrôle européen, nous finançons de fait la pérennité des dépendances que nous affirmons vouloir réduire.
L’élan politique est là, et il mérite d’être salué. Mais la souveraineté numérique ne se décrète pas. Elle se construit dans la durée, par des choix assumés, des investissements cohérents et le soutien à des projets industriels capables de tenir dans le temps. Dépasser les intentions suppose d’accepter l’effort et parfois la complexité, pour privilégier des solutions véritablement maîtrisées plutôt que simplement rassurantes. C’est à ce prix que la souveraineté numérique cesse d’être une ambition pour devenir une capacité réelle.
