Pour la première fois depuis les années 1980, l’intensité du travail en France recule selon l’enquête de la Dares menée auprès de 25 300 salariés. Pourtant, 41 % d’entre eux ne se sentent pas capables de tenir jusqu’à la retraite, soit trois points de plus qu’en 2016. Une amélioration en trompe-l’œil qui masque des inégalités croissantes entre catégories professionnelles, les employés peu qualifiés étant particulièrement fragilisés.
Travail : 41% des salariés ne se voient pas tenir jusqu’à la retraite

Une inflexion historique de l'intensité du travail révèle des inégalités croissantes
Pour la première fois depuis les années 1980, l'intensité du travail en France diminue. L'enquête Conditions de travail et risques psychosociaux 2024-2025 de la Dares, le service statistique du ministère du Travail, révèle cette évolution. Réalisée entre juillet 2024 et avril 2025 avec 25 300 salariés, l'étude montre une amélioration générale, notamment concernant les contraintes de rythme et la pression temporelle. Cependant, elle met aussi en évidence des disparités importantes entre catégories socioprofessionnelles. Un paradoxe se dégage : malgré la baisse de l'intensité, 41 % des salariés doutent de leur capacité à travailler jusqu'à la retraite, soit trois points de plus qu'en 2016.
Les chiffres sont éloquents. La proportion de salariés confrontés à au moins trois contraintes de rythme diminue, passant de 43 % en 2016 à 38 % en 2024. Parmi ces contraintes figurent la cadence automatique d'une machine, des délais de production serrés, la surveillance hiérarchique constante ou le contrôle informatisé. Après une augmentation continue sur quarante ans, ce retournement est notable. Toutefois, la Dares précise que « les indicateurs, même en baisse, restent à des niveaux élevés ».
Disparités socioprofessionnelles : des évolutions contrastées
Les ouvriers peu qualifiés voient leur exposition aux contraintes de rythme diminuer de manière significative, avec une baisse de 10 points entre 2016 et 2024. Les ouvriers qualifiés, toujours les plus touchés, enregistrent une baisse de 2 points. Les cadres, professions intermédiaires et employés qualifiés bénéficient également de l'amélioration, avec des baisses de 4 à 8 points.
Les employés peu qualifiés, cependant, ne partagent pas cette amélioration. Leur exposition aux contraintes de rythme stagne à 32 % depuis 2016, et plusieurs indicateurs se dégradent : dépendance accrue vis-à-vis des collègues (+6 points), nécessité de se dépêcher (+3 points) et charge de travail excessive (+4 points).
Le télétravail et ses impacts sur les conditions de travail
La pression temporelle diminue également, surtout chez les cadres, qui restent néanmoins les plus exposés. En 2024, 39 % d'entre eux déclarent travailler souvent sous pression, soit 4 points de moins qu'en 2016. Le télétravail semble être un facteur d'amélioration. En 2024, 16 % des salariés télétravaillent habituellement, et le taux est plus élevé chez les cadres : 44 % télétravaillent habituellement. Les cadres des secteurs où le télétravail est répandu voient leurs conditions s'améliorer plus nettement que les autres cadres, notamment concernant les exigences émotionnelles et les rapports sociaux.
Pénibilité physique et relations de travail
Malgré la baisse de l'intensité du travail, la pénibilité physique reste stable, avec 40 % des salariés exposés à au moins trois contraintes physiques. Cependant, cette stabilité cache des évolutions inquiétantes. L'exposition aux contraintes physiques augmente chez les professions intermédiaires (+2 points), ouvriers (+1 point) et employés qualifiés (+4 points). Les employés peu qualifiés subissent la plus forte hausse (+7 points, atteignant 61 % d'exposition).
Concernant les relations de travail, la situation s'améliore globalement. Les tensions avec la hiérarchie diminuent de 8 points et la méfiance des supérieurs de 13 points. Les relations avec les collègues s'améliorent également, bien que les comportements hostiles augmentent légèrement (+2 points), surtout parmi les employés peu qualifiés (+8 points).
Exigences émotionnelles et autonomie
Les exigences émotionnelles restent élevées, en particulier pour les femmes. 32 % des femmes doivent cacher leurs émotions, contre 22 % des hommes. Les tensions avec le public diminuent, mais 40 % des salariés en contact avec le public en subissent toujours. L'autonomie dans l'organisation du travail progresse pour certains, mais recule pour les employés peu qualifiés (+4 points de manque d'autonomie).
La capacité de développement s'améliore globalement, mais la marge de manœuvre reste stable pour 31 % des salariés. Les ouvriers peu qualifiés voient leur situation s'améliorer légèrement, tandis que celle des cadres se dégrade (+4 points de manque de marge de manœuvre).
Fierté du travail et qualité empêchée
En 2024, 82 % des salariés ressentent la fierté du travail bien fait, une augmentation de 10 points depuis 2016. Cependant, la qualité empêchée persiste : un salarié sur quatre manque de temps pour bien faire son travail, et un sur trois manque de collaborateurs. Les femmes sont plus affectées par ces contraintes que les hommes.
Moins de salariés craignent pour leur emploi à court terme, mais le doute persiste quant à leur capacité à tenir jusqu'à la retraite. Le paradoxe s'accentue : malgré des risques psychosociaux et physiques en baisse, plus de salariés doutent de leur capacité à travailler jusqu'à la retraite. La Dares prévoit des analyses plus détaillées pour explorer ces résultats.