Emploi : le Brexit, une aubaine pour Paris ou le révélateur d'un mal français ?

11,5 %
La part des recherches d'emploi en France depuis le Royaume-Uni croît
et atteint aujourd'hui 11,5%

Du référendum du 23 juin 2016 à la sortie de l’Union européenne initialement prévue le 29 mars 2019, en passant par les reports successifs annoncés tout au long de l’année, le Brexit a redéfini le terme d’« échéance ». Depuis trois ans, gouvernement britannique, parlementaires de Westminster et Commission européenne négocient, débattent, délibèrent, mais ne se sont mis d’accord que sur une seule chose : de nouvelles dates butoirs. Or, depuis le référendum, la réalité économique n’attend pas la fin des tractations.

En trois ans, les marchés de l’emploi britannique et français et leur attractivité se sont peu à peu modifiés. La simple perspective du Brexit, que celui-ci advienne ou pas le 31 janvier prochain, a déjà des conséquences multiples sur les deux pays : l’observation minutieuse de leur structure économique en atteste. La France peut-elle tirer parti de la perte d’attractivité annoncée du Royaume-Uni ? Encore faudrait-il que cette attractivité soit effectivement déclinante, et la France soit en mesure d’en bénéficier.

L’issue du référendum et ses conséquences immédiates sur le marché de l’emploi britannique : une perte d’attractivité observable

C’est un fait : le Royaume-Uni attire aujourd’hui moins de candidats étrangers à la recherche d’un emploi ou d’une expérience professionnelle internationale. Ce constat se vérifie autant pour les postulants peu qualifiés que pour les demandeurs hautement qualifiés. Deux secteurs d’activité sont particulièrement concernés : la santé et la construction. Ces deux secteurs connaissent respectivement une baisse de 12 % et 53 % pour les recherches de ressortissants européens au Royaume-Uni. Plus inquiétant encore, selon une récente étude d’Indeed pour Atomico, l'intérêt pour les emplois du numérique au Royaume-Uni a chuté entre 2017 et 2019 (-3%) alors que la plupart des autres pays européens a vu, dans le même temps, cet intérêt grimper. La comparaison avec les demandeurs d’emploi américains vient renforcer ce constat. Malgré leur proximité culturelle avec le Royaume-Uni, les demandeurs d’emploi établis aux États-Unis sont désormais de plus en plus nombreux à s’intéresser au marché de l’emploi du numérique au sein des autres pays membres de l’Union européenne. Pour le moment cependant, la « tech » britannique demeure un pôle d'attraction pour les investisseurs internationaux, et continue d'attirer des talents étrangers en provenance d'Asie.

La France, grande bénéficiaire de la perte d’attractivité du Royaume-Uni ?

L’institut de recherche économique Hiring Lab d’Indeed précise que la part des recherches d’emploi en France depuis le Royaume-Uni croît et atteint aujourd’hui 11,5 % des recherches en provenance de l’étranger. À l’inverse, la part du Royaume-Uni dans les recherches d’emploi à l’étranger depuis la France s’amenuise (10,9 %). Faut-il en conclure que l’attractivité de la France s’améliore au profit du Royaume-Uni ? Une analyse économique plus profonde du marché de l’emploi britannique démontre que la réalité est bien plus complexe que ce « chassé-croisé » apparent.

Le secteur financier en atteste. La perspective du Brexit a suscité depuis trois ans bien des tractations, projets, voire fantasmes, afin de délocaliser la City de Londres vers Paris, faisant de la capitale française la première place boursière européenne. Mais cette perspective ne semble pas affecter les chercheurs d’emploi français qui restent, de loin, les actifs étrangers les plus attirés par un emploi à la City : la part des clics étrangers sur des postes en finance à Londres frôle les 12 % en France, devant les États-Unis (11 %) et l’Allemagne (5,6 %).

Par ailleurs, l’analyse des compétences linguistiques exigées sur le marché de l’emploi français montre que l’anglais reste bien la langue incontournable pour les recruteurs en France. À l’inverse, le français est un prérequis de moins en moins fréquent au Royaume-Uni, se voyant même détrôné par l’allemand qui devient la langue la plus prisée par les employeurs britanniques. Ainsi, les postes vacants exigeant une maîtrise de l’allemand ont augmenté de plus de 10 % au cours des trois dernières années, tandis que les recherches de postes francophones n’ont grimpé que de 1 %.

Le Royaume-Uni et la France : la course à l’attractivité n’est pas un jeu à somme nulle

Dans le contexte du Brexit, les enseignements à tirer de la dynamique actuelle du marché de l’emploi français sont donc nombreux. Le marché national semble, dans son ensemble, plus attractif, puisqu’il remplit un vide laissé par les multiples incertitudes économiques suscitées depuis juin 2016 au Royaume-Uni.

Mais le statu quo qui prévaut à la City et l’hégémonie de l’anglais sur le marché du travail devraient inciter les Français qui comptaient profiter du Brexit à la prudence et à l’humilité. Les spécificités du marché national démontrent en effet que la France n’est pas forcément bien placée pour profiter pleinement des déboires de sa voisine d’outre-Manche. Le marché du travail français reste très cloisonné, la fiscalité en France n’incite pas à l’emploi, les mobilités sont difficiles : ce sont autant de freins à l’attractivité du pays aux yeux de l’étranger. Le Royaume-Uni, en revanche, continue à bénéficier du dynamisme et de la flexibilité de son marché du travail. Loin de répliquer aveuglément le modèle anglais, quelques réformes portant sur des leviers puissants comme le logement et la mobilité, la fiscalité ou les professions réglementées redonneraient un nouveau souffle à l’attractivité française. Si le Royaume-Uni finit par sortir de l’Union européenne, la France a in fine tout intérêt à proposer un modèle social et économique attractif à ceux qui voudraient venir travailler sur le territoire, tout en faisant fructifier le levier d’influence que sont les nombreux professionnels français qui sont établis outre-Manche.


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Alexandre Judes

Alexandre Judes est économiste chez Indeed depuis 2017. Il a pour mission d’analyser le marché français et représente en France le « Hiring Lab », l’institut de recherche d’Indeed qui réfléchit sur l’avenir du travail et de l’emploi dans le monde. Diplômé de l’ENSAE ParisTech en 2011, Alexandre a occupé le poste d’économiste chez Coe-Rexecode pendant quatre ans, où il était notamment en charge des sujets liés à l’économie numérique. Il a commencé sa carrière dans le secteur économique et financier, où il a occupé divers postes entre 2008 et 2012 au sein d’administrations (Direction générale du Trésor), de cabinets de conseil (Olivier Wyman), et de banques/assurances (Rothschild, Société Générale, BNP Paribas, Axa).