Voir loin

74 %
74% des dirigeants d'entreprise européens estiment que le chômage va
augmenter dans leur pays.

La dynamique en cours du marché du travail est peut-être un moyen de toucher du doigt la complexité de la crise que l'économie mondiale est en train de vivre. La BRI, dans son dernier rapport annuel, tente de styliser le déroulé de celle-ci. Pour pointer le risque d'un changement en profondeur de la régulation d'ensemble du système économique. Cela pourrait alors ne pas être pour le meilleur. Comment faire pour éviter qu'un tel enchainement s'enclenche ?

Alors même que l'on scrute les signes d'une amélioration de l'économie (et qu'ils apparaissent !), il faut encaisser le choc d'une dégradation forte du marché de l'emploi. L'Allemagne, pourtant bon élève, n'échappe pas à la règle. Si la hausse du nombre de chômeurs en juin a été moins forte qu'attendue, elle atteint pourtant 678 000 sur les trois derniers moins connus (+30% par rapport à mars !).



Que va-t-il se passer dans les mois et trimestres à venir ? Les dirigeants d'entreprises, interrogés tout autour du monde par McKinsey (https://www.mckinsey.com/business-functions/strategy-and-corporate-finance/our-insights/economic-conditions-snapshot-june-2020-mckinsey-global-survey-results) en juin dernier, envoient un message plutôt pessimiste. Si ce n'est aux Etats-Unis, ils sont une majorité à considérer qu'à un horizon de six mois, le taux de chômage montera dans leur pays. En Europe, la proportion atteint 74%.



Comment comprendre cette perspective différente outre-Atlantique ? Il faut prendre en compte que le traitement « social » du chômage varie d'une zone à l'autre et obscurcit les projections relatives. Ainsi en Europe, les systèmes de chômage partiel maintiennent au sein de la population active employée des gens qui ne travaillent pas. Ce qui freine la montée du nombre de chômeurs. Aux Etats-Unis, le processus d'aide mis en place ne masque pas la montée du chômage dans un premier temps, mais permet que la réouverture de l'économie s'accompagne d'une décrue de celui-ci. Dans tous les cas, on doit pouvoir dire qu'il est plus que probable que, sauf exception, le taux de chômage au début de 2022 sera dans l'essentiel des pays supérieur à ce qu'il était deux ans auparavant.
  
L'essentiel n'est peut-être pas là. Ce traitement différencié du choc intervenu sur le marché du travail reflète avant tout la complexité de la situation actuelle. Comment appréhender les implications d'une épidémie qui, au travers des politiques de santé publique menées, se transforme en crise économique et financière que l'on tente d'enrayer avec des moyens budgétaires, monétaires, voire réglementaires, inusitées, tant le calibrage des interventions est élevé ? Arrêtons-nous sur la déclinaison de la politique économique dans cet environnement compliqué, caractérisé par des chocs différenciés : offre vsdemande, court terme vs moyen terme, secteurs bénéficiaires vs secteurs pénalisés, pour n'insister que sur ceux-là.
  
La Banque des Règlements Internationaux (BRI) vient de publier son rapport annuel(https://www.bis.org/about/areport/areport2020.pdf). Celui-ci est communément un des rendez-vous les plus stimulants pour qui recherche des éléments analytiques de compréhension de l'environnement économique et financier. La description du déroulé de la crise et de la mise en place des initiatives « qui vont bien » est très éclairante. Faisons-en une brève synthèse.
  
Il y a communément trois phases dans le déroulé d'une crise économique qui embarque une dimension financière importante : illiquidité, insolvabilité et reprise. Sachant qu'il y a des chevauchements entre elles et que la situation de départ influence ce déroulé. Le séquençage est généralement le suivant.

Lutter contre le risque d'illiquidité en stabilisant le système financier et/ou en assurant que le trésor public est en situation de se substituer à lui où de l'épauler ;

Gérer l'insolvabilité en favorisant là où cela est nécessaire la restructuration des bilans, la fermeture des capacités de production devenues excédentaires et la réallocation des « facteurs de production » ;

Favoriser la reprise de la demande.

Les instruments monétaire, règlementaire et budgétaire ont chacun leur place dans ce processus de gestion et de sortie de crise. En sachant que les politiques de relance sont moins efficaces quand les séquences 1 et 2 restent majoritaires.
  
Selon la BRI, l'économie mondiale se trouve aujourd'hui à un moment où les phases 2 et 3 sont « dominantes ». En gardant à l'esprit que le choc d'offre et les évolutions sectorielles qu'il implique forcent à ne pas sous-estimer la première d'entre elles-deux (l'insolvabilité). En oubliant pas que l'incertitude sanitaire oblige à ne pas écarter l'hypothèse d'un surcroît de soutien par la politique économique. Au point de devoir s'interroger sur les limites de l'interventionnisme monétaire et budgétaire ?
  
La BRI pose évidemment la question de savoir si le monde sera demain plus ou moins inflationniste qu'avant la crise du COVID-19. Bien sûr, elle ne répond pas directement. Mais elle n'écarte pas le retour à un équilibre proche de celui connu dans les décennies qui ont suivi la deuxième guerre mondiale : un poids du secteur public plus important, plus de dette, une économie moins ouverte sur l'extérieur et donc plus d'inflation. Avec alors un conflit d'objectif entre le gouvernement et la banque centrale. Le premier exigeant des taux d'intérêt bas que la seconde devrait ne pas vouloir lui procurer.
  
On l'aura compris ; la BRI n'est pas en faveur d'une telle perspective. Les acquis des décennies les plus récentes doivent être préservées : une économie ouverte, une attention à l'efficacité des systèmes de production et des politiques économiques qui ne sont pas « exagérément » sollicitées. Pour ce faire, proposer des stratégies de sortie des réglages extrêmes des instruments monétaire et budgétaire paraît s'imposer. Cela devra être fait avec le doigté (calendrier et communication) nécessaire ; ce n'est en rien facile.
 


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Hervé Goulletquer

Hervé Goulletquer est stratégiste de la Direction de la gestion de La Banque Postale Asset Management depuis 2014. Ses champs d’expertises couvrent l’économie mondiale, les marchés de capitaux et l’arbitrage entre classe d’actifs. Il produit une recherche quotidienne et hebdomadaire, et communique sur ces thèmes auprès des investisseurs français et internationaux.

Après des débuts chez Framatome, il a effectué toute sa carrière dans le secteur financier. Il était en dernier poste responsable mondial de la recherche marchés du Crédit Agricole CIB, où il gérait et animait un réseau d’une trentaine d’économistes et de stratégistes situés à Londres, Paris, New York, Hong Kong et Tokyo.

Il est titulaire d’une maîtrise d’économétrie, d’un DEA de conjoncture et politique économique et diplômé de l’Institut d’Administration des Entreprises de Paris.