Conseils aux créateurs d'"entre-crises"

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En février dernier, on comptait 62 647 défaillances d'entreprises sur
douze mois.

Quand après un quart de siècle passé sur cette planète, j’ai compris que le salariat s’apparentait le plus souvent à une forme d’esclavage moderne, j’ai décidé comme beaucoup d’autres jeunes gens, de garder mon indépendance en créant mon propre outil de production, en d’autres termes de "monter ma boîte".

A ce moment là, il s’est trouvé de nombreuses personnes pour me conseiller de n’en rien faire, ou au moins de m’assurer l’appui d’un associé riche en capital, compte tenu des difficultés que j’allais forcément devoir affronter. Tout entrepreneur français débutant entend les mêmes avertissements : « la conjoncture n’est pas bonne, les entreprises croulent sous les charges, les banques ne t’aideront pas, le bizness est un milieu de requins, pour réussir il faut être un pourri », etc… Remarquons au passage que ces considérations formulées au début des années 1990 pourraient l’être aujourd’hui encore, ce qui en dit long sur l’immobilisme de notre beau pays, mais là n’est pas le sujet. Mon propos ici c’est, 25 ans plus tard, de donner aux candidats à la création d’entreprise quelques indications sur ce qui les attend, puisque bien sûr, prêtant peu d’attention aux avertissements, je me suis moi-même lancé dans la mêlée, plein de la certitude de pouvoir surmonter tous les obstacles grâce à l’énergie dont on est plein à cet âge là. Voici les grandes lignes de ce que j’en ai retenu/

Le financement

Il est important de comprendre que « faire du capitalisme sans capital », c’est compliqué. La légende du gars partant de rien et devenant millionnaire en 3 ans ne doit pas vous faire oublier qu’en réalité « on ne prête qu’aux riches ». Donc à moins que votre activité ne génère immédiatement du résultat, il vous faudra des réserves pour tenir le temps que votre CA (= Chiffre d’Affaire, c’est à dire les recettes globales d’une entreprise) vous permette de vous auto suffire. Si vous n’avez rien au départ, vous pouvez toujours rechercher des financements auprès des fonds publics ou privés. Vous pouvez aussi faire le tour des banques. Mais ce genre de démarche n’aboutit que très rarement lorsque l’on commence une activité professionnelle, car les financiers dans leur grande majorité ne prennent jamais le moindre risque (Sauf quand ils spéculent, mais c’est une autre histoire). L’éminent Mark Twain, romancier et journaliste anglais du 19ème siècle, a parfaitement résumé le sujet en écrivant  : « Le banquier est quelqu'un qui vous prête son parapluie lorsque le soleil brille et vous le retire aussitôt qu'il pleut. »

Ce qui peut toutefois vous sauver dans vos relations avec la banque ou un fonds d’investissement, si vraiment vous êtes contraint d’en passer par là, c’est qu’en face de vous se tiendront malgré tout des êtres humains. Avec un peu de chance, il n’est pas impossible de tomber sur des interlocuteurs ouverts, disposant d’un cœur en état de marche et du bon sens nécessaire pour comprendre et valider votre projet. Mais on ne va pas se raconter d’histoires : ce genre de rencontre reste rare !

Les crises financières

Nous les citoyens moyens, n’avons en réalité aucune prise sur les crises financières à répétition. Nous sommes comme les passagers d’un avion dont l’équipage joue au poker, cabine close à triple tour. Où allons-nous ? Que se passe-t-il vraiment, pourquoi ça tangue comme ça ? Depuis 1974 on nous bassine avec « LA » crise, à tel point que ce concept quelque peu obscur finit par être accepté comme partie intégrante de nos existences.

Mais si on veut comprendre le sujet, remonter dans les archives quarante ans en arrière est édifiant : les mêmes termes, les mêmes explications, les mêmes remèdes et promesses tournent en boucle sur les médias « officiels » depuis les années soixante dix ! Dans un tel contexte, vous gagneriez beaucoup à vous renseigner sur la macro économie avant de vous jeter dans la bagarre car le stratège doit toujours étudier la situation, examiner le terrain, avant de lancer l’attaque.

Pour éviter tout malentendu, précisons qu’il ne s’agit pas de se contenter de lire l’Express , Les Echos ou Challenges, mais de s’informer vraiment, par exemple sur des supports comme…Economie Matin, ou en écoutant ce que messieurs Etienne Chouard, ou Olivier Delamarche, prennent le risque de nous expliquer. Quoiqu’il en soit, à moins que la situation politico-économique ne change radicalement, préparez vous à être du début à la fin de votre parcours, des  chefs « d’entre crises ».

Administration

Imaginer qu’en tant que « patron débutant », vous serez mieux considéré par l’administration française qu’un citoyen lamda vous exposerait à de fortes déconvenues. En réalité, vous risquez d’avoir le sentiment d’être suspecté en permanence de tous les vices, vu le nombre de contrôles dont votre société fera l’objet. Il suffit de constater que tous les courriers officiels se terminent immanquablement par le rappel des peines encourues si on n’obéit pas, pour comprendre toute la considération qui vous sera accordée.

Quand aux « organes d’état » censés vous faciliter les choses, vous aurez beaucoup de chance de pouvoir obtenir quoique ce soit de votre Hôtel de Région, de votre Département, Agglo, Sivom, CCI, BPI et autres « machins », pour reprendre l’expression du général de Gaulle. Car globalement, cet empilement d’organismes ultra coûteux, mais d’une indicible inefficacité, n’améliorera jamais votre sort. C’est donc comme pour les banques : moins on perd de temps avec les instances du gouvernement, mieux on se porte.

Concurrence

Plus ou moins rude selon les métiers, la guerre commerciale que se livrent les entreprises sur des marchés saturés tourne parfois au massacre, à tel point que si les intérêts en jeu sont très importants, il arrive même que cela ne soit pas au sens figuré. Les « ententes commerciales illicites », la  concurrence déloyale, la diffamation auprès des clients et fournisseurs sont des pratiques très fréquentes dans certaines activités, ce qui provoque la surcharge des tribunaux, submergés de plaintes en tout genre suite à des conflits commerciaux. Pour autant, dans ce domaine comme à chaque instant de votre vie d’entrepreneur (et de votre vie tout court, d’ailleurs), votre comportement peut faire la différence si vous agissez dans le respect, la franchise et l’envie de réussir sans nuire à autrui. Tout en restant prudent, car vous comprendrez vite que vos bonnes intentions ne sont pas partagées par tous…

Justice

La suite logique, c’est de vous expliquer en deux mots ce qui vous attend au tribunal, le cas (probable) échéant. Pour commencer il faut s’imprégner de ce que disent les avocats : «  Ne surtout pas confondre le droit et la justice ». A méditer, je vous assure, ainsi que cette immuable vérité : si vous entendez cette phrase c’est que vous avez déjà payé au moins 300 € à votre « conseil juridique». Au cas où un contentieux vous amènerait donc devant un juge, sachez que la procédure durera 3 ans en moyenne et attendez-vous à tout. Ça va être long, stressant, ruineux, et le pire c’est que l’issue risque d’être…injuste.

Relation avec les fournisseurs

Si vos affaires tournent correctement, que vos services ou produits sont bons, tout se passera bien avec vos « partenaires commerciaux ». Mais la plupart vous taperont durement dessus au premier (ou deuxième…) retard de paiement. Globalement, pas plus de 10% des chefs d’entreprises ne sont capables de la moindre empathie, c’est du moins la proportion que j’ai constaté dans « l’industrie du tourisme ». Vous serez donc seul comme au jour de votre naissance, face à des gens qui n’attendent de vous que de l’argent.

Relation avec les salariés

Les employés se succèdent forcément tout au long de la vie d’une entreprise. Il n’est pas rare que des tensions surviennent, et il n’est pas toujours simple de les résorber. Mais un entrepreneur qui comprend que le respect mutuel est une composante essentielle d’une équipe professionnelle efficace, s’évitera bien des ennuis. Exploiter autrui pour s’enrichir est une option encore choisie par beaucoup de patrons, mais avec un peu d’expérience, on comprend très vite que le management autoritaire « à l’ancienne » n’a plus aucun avenir. A ce titre, la phrase de Clint Eastwood « Il faut savoir travailler sérieusement sans se prendre au sérieux» pourra vous être d’un grand secours lorsque vous serez tenté de « jouer au patron ». En d’autres termes, ne vous laissez pas guider par votre égo, considérez vous tout au plus comme le barreur d’un raft ne pouvant se passer des rameurs, et vous échapperez à la plupart des conflits sociaux.

Associés

On entend souvent dire que le nombre idéal d’associé est « impair, inférieur à 3 », donc  « 1 ». C’est une façon de voir qui réussit à certains, se préférant loups solitaires dans la lande glacée du business. D’autres optent plutôt pour le binôme, le trio ou la bande et de fait, cela finit souvent au tribunal, la plupart du temps parce que le manque de discernement, la cupidité, le mépris des valeurs morales, a rendu toute relation productive impossible. Ici comme ailleurs, la ligne de conduite est toujours la même : il faut être juste, pondéré, constructif, faire preuve de bon sens à chaque arbitrage. Et bien entendu, là aussi le respect mutuel est indispensable.

Pour finir 

Ce texte se veut un témoignage citoyen, pas une biographie, je me suis donc efforcé de rester factuel sans m’appesantir sur des détails ou considérations personnelles. Il en découle peut-être l’impression que mon expérience de créateur puis dirigeant d’entreprises, n’a été que négative. Objectivement ce n’est pas le cas. Malgré la charge de travail, de stress, de doutes, de problèmes en tous genres, ce choix a été le bon. Car le fait d’échapper au salariat, de prendre soit même puis d’assumer ses propres décisions et de gagner sa vie sans devoir rendre de compte à un « employeur » justifie largement à mes yeux d’opter pour cette voix.

Mais dans un pays (un monde ?) dont la plupart des dirigeants nous pousse à marche forcée vers toujours plus de croissance mondialisée, il est important de comprendre, si on veut démarrer sa propre activité professionnelle, que les petites et moyennes entreprises ne font pas partie du programme.

Ce constat, fruit de 25 années de pratique, m’incite à terminer sur un conseil à l’attention des futurs chefs d’entreprises. A moins que vous ne rêviez de participer activement au système en place (ce qui peut être le cas si vous disposez d’appuis politiques solides, d’un capital à 6 chiffres et d’un projet compatible avec la pensée unique), efforcez vous de vous émanciper au maximum. Je n’incite personne à contourner la loi, mais en vous renseignant bien, vous pouvez trouver des solutions alternatives vous permettant d’échapper au joug de l’économie ultralibérale. Si vous décidez de vous lancer, la première chose à faire est donc d’éteindre vos télés pour vous livrer à une analyse personnelle de l’environnement cruel dans lequel vous allez vous aventurer. Les informations que vous trouverez alors vous aideront grandement à éviter les pièges tendus sur votre chemin.


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Eric Sancery

Eric Sancery est le créateur et le gérant de la Holding VTR, qui détient plusieurs sociétés  et marques commerciales, dont les principales sont VTR Voyages et Voyages Etudiants.Com.

Il a créé l'association ASP (Action Sport Passion) en 1992,  a été directeur commercial au sein de OTU Voyages, puis directeur associé de Tribu SA, société à l'origine de Travel Horizon.

Ces différentes expériences l'ont aidé à mettre en place des méthodes de management très personnelles qu'il applique aujourd'hui avec succès.