Les écarts de salaires règlent une répartition

48000 EUROS
Le salaire médian des cadres est de 48 000 euros.

Un déni de réalité continue à entacher la littérature économique et le débat public sur les revenus du travail. Pays par pays, c’est le total de ces revenus qui se trouve réparti en salaires individuels, comme la possibilité de la modification délibérée de cette répartition donne à le constater.

Voici trois groupes de compatriotes : les X et les Y ont des opinions contraires sur les inégalités de rémunération du travail, les Z trouvent ces choses indécidables. Pour les X, mieux vaut laisser se creuser ces inégalités quitte à réduire leurs effets par de la redistribution. Pour les Y, mieux vaut que ces inégalités soient réduites à la source si la subjectivité collective juge qu’elles sont excessives. Lorsque l’augmentation des hauts salaires est plus grande que celle des rémunérations du travail qui leur sont inférieures, les X verront une nécessité que les Y contesteront et dont les Z douteront. Il n’y en a pas moins trois faits qui s’imposent à tous et dont la mise bout à bout constitue une preuve.

Les deux premiers faits

Le premier fait est la nécessité concurrentielle d’appeler « salaire » toute rémunération du travail (Economie Matin du <39>), ces rémunérations n’étant complètement mesurées et exactement comparées que lorsqu’elles s’entendent avant tout prélèvement réputé non seulement salarial mais aussi patronal (sur la fiction des parts patronales, Economie Matin du <40>) ; et la rémunération entière étant décomptée en y incluant les coûts des éventuels avantages en nature.

Le deuxième fait est que cette nécessité est assez complètement déclinée si seulement en statistique comparative l’usage devient d’exprimer les salaires entiers à l’heure – voir 9.5, et voir d’autant plus qu’il y a lieu de se demander si le salaire horaire minimum légal joue bien sa fonction d’étalonnage quand la plupart des autres salaires, dont les plus hauts, ne sont jamais exprimés à l’heure.

La dynamique des rémunérations du travail

Le troisième fait est que dans une nation et sur une durée pluriannuelle, les variations exprimées en pourcentage de salaires horaires sont ou ne sont pas uniformes. Il n’y a pas d’alternative. Selon que ces variations sont ou ne sont pas uniformes, les écarts de salaires horaires ou bien sont restés identiques ou bien ont changé.

À condition que sur le marché du travail l’habitude ait été enfin prise de jouer toutes cartes sur table, la possibilité dans laquelle se trouvent les représentants des employeurs et ceux des salariés de faire dériver ces écarts prouve que nation par nation le revenu total du travail peut être délibérément réparti. Pour réduire ou augmenter les inégalités de salaires horaires, il suffit que par leurs négociations les représentants susdits décident de variations des salaires horaires différentes selon les niveaux de ces derniers, puis bien sûr que les employeurs appliquent les variations négociées. C’est d’autant plus réalisable que les parties prenantes admettent la loi d’airain des revenus du travail : les plus hauts de ces revenus réduisent la moyenne des autres, quoiqu’on fasse.

L’illusion favorable aux salaires faramineux

« Oui, d’accord, les très hauts salaires, c’est indécent. Mais il ne faut pas croire qu’un moindre écart entre les plus hauts salaires et la moyenne des autres augmenterait substantiellement cette moyenne. » En réalité, une forte variation de l’écart entre les plus hauts salaires et la moyenne des autres a un gros effet sur cette moyenne, et partant sur la hauteur des plus bas salaires.

Prenons un tableur. Supposons que dans notre pays il existe aujourd’hui 2 % des salaires horaires dont la moyenne est 40 fois supérieure à la moyenne des 98 % autres salaires horaires. Si dans les années à venir, l’écart de 40 fois passe à 20 fois, de combien pourra être augmentée la moyenne des 98 % autres salaires horaires ? Je passe ici sur le calcul, mais il faut que je vous donne le moyen de le vérifier. Car la réponse est de 41% ! Le calcul à vérifier est décrit à l’emplacement www.lecodemain.net/ppsalecar.html#4.

Les bas salaires augmentent les hauts salaires

Même si les écarts de salaire horaire sont devenus si resserrés que la plupart des gens le déplorent, les plus bas salaires continueraient à augmenter la moyenne des salaires qui leur sont supérieurs.

Pour qu’il en aille autrement, il faudrait que la répartition du revenu total du travail ne soit pas modifiable. Or elle l’est et, au demeurant, elle ne cesse de bouger, en gros dans un sens plus favorable aux petits et moyens salaires lors des retours vers le plein-emploi.

La réciproque est vraie

Pour la même raison, les hauts salaires réduisent les bas salaires. L’indécence des salaires faramineux provient du fait objectif qu’ils sont réducteurs de la moyenne des autres salaires.

Bien sûr, autour des tables familiales et aux comptoirs des cafés du commerce, il est souvent question des salaires mirifiques de footballeurs et de quelques autres sportifs de haut niveau ou acteurs. Ce serait par une loi de marché. Quand on prend du recul, il apparaît que l’ajustement par le prix de l’offre et de la demande d’emploi n’intervient que complémentairement dans la fixation des salaires.

La régie naturelle des écarts de salaire

Une nation a une subjectivité collective (qui ne coïncide pas forcément avec la mentalité de son gouvernement, même en démocratie, c’est le moins qu’on puisse en dire). La régie nationale de la répartition du revenu total du travail via les écarts de salaire horaire incombe à la subjectivité collective. Sous toutes les latitudes et longitudes, la subjectivité collective aspire à un réglage des écarts de revenu du travail borné par deux refus. Elle refuse trop peu d’écarts car cet égalitarisme désamorcerait des incitations dont elle constate empiriquement qu’elles sont nécessaires. Elle refuse également que ces écarts s’accroissent bien au-delà d’un niveau à partir duquel ils sont destructeurs de cohésion sociale.

La prétendue main invisible de la concurrence fondée sur la comparabilité est subtile. Elle introduit dans le système économique des leviers de commande que le corps social peut, pays par pays, pousser et tirer afin que les échanges marchands produisent tels effets plutôt que tels autres. Mais le progrès considérable que constituera l’emploi collectivement conscient de ces leviers reste en bonne part à réaliser. Tant que la théorie et la politique économiques s’entendront comme larrons en foire pour repousser ce progrès, des remèdes qui visent à soulager le corps social pour en fait dégrader sa santé sortiront de la boîte de Pandore des redistributions forcées par le législateur.


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Dominique Michaut

Dominique Michaut a été directeur des études du Centre consulaire de formation de Metz puis conseiller de gestion, principalement auprès d’entreprises. Depuis 2014, il administre le site L’économie demain, dédié à la publication d’un précis d’économie objective (préface de Jacques Bichot).