L'entreprise crée la surprise pour n'être plus seulement là où on l'attendait

L'historienne Mono Ozouf considère que l'égalité est une chimère. Peut-être devrions-nous parler d'une utopie pour ne point condamner cette valeur déjà bien sacrifiée. Souvenons-nous des mots de Lamartine dans La prison des sens : « le réel est étroit, le possible est immense ».

L'heure est de ne pas laisser la misère gagner du terrain, sauf alors à se perdre, et n'avoir d'autres recours que de s'auto-protéger pour n'avoir su ou voulu protéger les plus vulnérables.

Les fractures sociales sont des violences latentes.

La financiarisation de l'économie et de l'entreprise ne fut pas étrangère à la fermeture des activités industrielles et à la perte d'emplois qui s'ensuivit. Le court termisme, pour privilégier la rentabilité facile, est le plus sûr moyen d'appauvrir les plus fragiles.

Tout a été dit sur le recul de l'Etat-providence. Si la Nation ne peut pas tout supporter, une responsabilité citoyenne s'impose pour corriger les graves inégalités. Notre pays, champion des prélèvements, perd cependant sa place sur le podium du traitement des iniquités ! A l'évidence, d'autres ressources doivent être recherchées.

Heureusement, des femmes et des hommes d'entreprises sont, à l'instar de l'opinion publique, courroucés par les excès qui se révèlent insupportables, telles ces retraites chapeaux, ou encore ces indemnités de départ que perçoivent des dirigeants de grandes entreprises.

Geoffroy Roux de Bézieux, Président du MEDEF, n'a pas hésité à parler d'une prime à l'échec pour celle versée au Président d'une entreprise du CAC 40 dont les résultats financiers sont loin d'être probants.

Des espaces lumineux s'éveillent comme l'initiative d'Alain Mérieux mettant en œuvre l'entreprise des possibles, ou encore la voix de grands dirigeants, comme Denis Duverne et Serge Weinberg, n'hésitant pas à proposer un partage à hauteur de 10 % des revenus.

Le Président de la Métropole de Lyon, David Kimelfeld, introduit l'entreprise comme vecteur de l'insertion.

François Debiesse, Président d'Admical, se bat pour que le mécénat d'entreprise rapprochant des mondes qui ne se parlent pas ou peu, soit sécurisé fiscalement et dans le temps.

Emmanuel Faber, Président de Danone, favorise l'entrepreneuriat. Son intervention à la chaire d'HEC, Entreprise et Pauvreté, a été singulièrement appréciée au point d'être largement diffusée.

Michel Camdessus, ancien Président du FMI, faisant écho à Caritas in veritate, rappelle l'urgente nécessité d'une certaine gratuité dans l'économie. Cette utopie d'hier se révèle une vérité qui désormais se construit.

Un contrat moral se met en place avec des dirigeants d'entreprise pour réduire le sans-abrisme dont il a été rappelé en début de ce mois les morts qu'il cause (plus d'une personne par jour). Ce drame est à prendre à bras le corps ; il est bien que l'acte d'entreprendre ne lui soit plus étranger.

Des financiers s'échappent de ce carcan tutélaire du « toujours plus » pour lui substituer plus de solidarité ; ainsi, le lancement du fonds immobilier Impact Investing, créé par Cedrus Partners et Swiss-Life. 80% des capitaux collectés sont investis pour l'acquisition d'immeubles de bureau, les 20% autres étant fléchés vers des logements éloignés des quartiers paupérisés, en faveur des personnes isolées ou des familles en souffrance sociale.

Pendant une période de 10 ans, ces logements seront mis à disposition du Samu Social et d'Habitat et Humanisme gratuitement - à l'exception des charges - attendu la forte implication de ces associations dans l'accompagnement.

Le dispositif n'est pas une rente ; il crée un espace de confiance, la personne fragilisée s'engageant à tout mettre en œuvre pour que ce concours soit transféré à d'autres dans les délais les plus courts. La solidarité à tous les niveaux se saurait être un entre-soi mais une ouverture à l'autre soi.

Cette opération qui mobilise de grands investisseurs conforte ces nouveaux possibles qui émergent.

L'entreprise est paradoxalement l'une des institutions qui a le mieux résisté aux crises. Voici que des femmes et des hommes qui veulent faire du neuf se rapprochent d'elle pour en faire le champ d'une solidarité active.

L'inattendu est souvent l'espace de l'inespéré.


A découvrir

Bernard Devert

Bernard Devert est le président d'Habitat et Humanisme. Après des études de droit, il intègre un grand cabinet d'administration d'immeubles de la région Rhône-Alpes. Il y restera 11 ans. Rapidement il crée une société de placements immobiliers, puis à 37 ans, sa propre société de promotion immobilière.

Parallèlement, répondant à un appel reçu dans sa jeunesse, Bernard Devert suit un parcours théologique qui le conduira à la prêtrise en 1987. C'est pendant cette période, dans les années 80, qu'il prend conscience des injustices liées au logement et notamment, celles engendrées par la rénovation des centres-villes qui relèguent les classes populaires dans les quartiers périphériques.

La création d'Habitat et Humanisme en 1985 est le résultat de ces deux élans : l'esprit d'entreprise, le "génie" immobilier, et la soif de justice.