Quelques brèves de comptoir sur François Fillon et les entrepreneurs

18,5 %
François Fillon n'aurait que 18,5 % d'intentions de vote.

Quels dégâts les frasques de François Fillon ont-elles causé dans l’esprit des entrepreneurs? En dînant en ville, hier (en l’espèce dans l’une de mes cantines proches de l’Etoile), j’ai eu la surprise d’en mesurer quelques effets. L’ensemble interroge sur la difficulté très particulière que présente cette élection présidentielle.

Fillon et sa communication déceptive

Donc, après le dessert, le patron du restaurant prend le temps de venir me saluer. Il veut parler politique et « prendre la température » de la situation. Il a une question et une seule: peut-on encore voter François Fillon? Et c’est en l’écoutant qu’on peste.

Sur le fond, les histoires du Penelopegate ont peu d’impact sur les entrepreneurs. Souvent, ces derniers ont pratiqué le système du conjoint collaborateur (statut qui mériterait d’être remis sur le métier un jour). Ils n’ont donc pas d’état d’âme principiel face au travail en famille. Celui-ci leur paraît même souvent une façon tout à fait normale de vivre.

Lorsque le Canard a divulgué les informations concernant Pénélope Fillon, le candidat républicain jouait donc sur du velours auprès des entrepreneurs. Il disposait même d’un boulevard pour expliquer que, comme n’importe quel entrepreneur, il préférait travailler en famille. Malgré cet avantage, Fillon semble avoir gâché ces chances, pour deux raisons au moins.

Premièrement, la communication de Fillon a été cataclysmique. Se précipiter (avec force déclarations sur le mode du « j’ai confiance dans la justice de mon pays ») au Parquet Financier avec des fiches de paye supposées établir la réalité du travail effectué par Pénélope était étrangement naïf quand, quelques semaines plus tard, le même François Fillon conteste la légitimité du même Parquet à mener cette enquête. Entretemps, Fillon a crié au complot, donnant le sentiment qu’il avait quelque chose à cacher.

Deuxièmement, et c’est la conséquence du point ci-dessus, Fillon a, à son insu, dévoilé des postures que ses électeurs n’imaginaient pas. Quand Fillon s’engouffre dans les locaux du Parquet en apportant des « preuves » du travail effectué par sa femme, il révèle aux entrepreneurs qu’il ne soupçonne rien de ce qu’est un contrôle URSSAF, et qu’il ne comprend manifestement pas qu’un employeur doit, dans la réglementation française, répondre de tout (et même au-delà) dans son entreprise.

Le restaurateur que j’avais devant moi hier soir a découvert que son candidat fétiche à la présidentielle n’avait pas la moindre idée de l’enfer vécu chaque jour par les entrepreneurs, et qu’il entendait bien ne rien y connaître. Et cette déception-là, elle est compliquée à gérer.

Les entrepreneurs ne voteront pas Macron

Malgré cette sorte de torpeur qui a frappé les entrepreneurs en suivant le déroulé des dernières semaines, les entrepreneurs ne voteront pas Macron pour autant.

Là encore, le restaurateur qui me faisait l’amitié de venir papoter m’a sorti la phrase qui tue: « je ne comprends rien à ce que dit Macron », m’assène-t-il. Il visait, ce faisant, deux travers déjà pointés sur ce blog, qui dominent dans la candidature Macron.

Premier travers: la girouette. La technique du « un coup à droite, un coup à gauche » permet de faire carrière dans la fonction publique et dans la banque d’affaires, en évitant d’attacher au fond de la poêle et en restant suffisamment souple pour éviter les rochers dans les tempêtes. En politique, et spécialement pour une candidature à la présidentielle, la ficelle est trop grosse pour durer. Il faut un moment se fixer un cap et s’y tenir, en acceptant de se faire des ennemis.

Deuxième travers, conséquence directe du premier: Macron est aseptisé. Il n’a pas d’odeur. Il est plastiquement très réussi, mais c’est un produit marketing, sous contrôle, normalisé ISO 9001. Or les Français aiment une gueule burinée par les épreuves, un gars qui commet des erreurs et s’en repent, un tempérament qui sait se lâcher la bride. Pour y parvenir, généralement, les candidats se dotent d’un programme qui les ancre dans le réel, qui les parfume avec ces effluves du terroir qui permettent de se dire: celui-là est digne d’être le premier des Français.

Macron, lui, veut rester (trop) propre sur lui.

Les entrepreneurs ne voteront pas Le Pen

Quand au Front National, pas la peine d’y penser, et d’ailleurs Marine Le Pen ne se fait aucune illusion, me semble-t-il, sur ce sujet. C’est pourquoi elle ne s’est pas réfrénée dans l’étatisation de son programme. Autant Le Pen Jean-Marie pouvait se revendiquer d’une forme de libertarisme, autant Le Pen Marine est ancrée dans une vision finalement très à gauche de l’économie française. Elle ne veut pas toucher à la sécurité sociale. Elle ne propose pas de réduire la taille du service public. Elle ne s’engage pas sur le 3%. Elle ne propose aucune réforme de structure.

Pire, elle propose des taxes nouvelles, comme celle sur les travailleurs étrangers, qui constitue une véritable catastrophe. Les entrepreneurs savent en effet combien il est difficile de trouver des Français à recruter – je veux dire des Français qui n’expliquent pas dès l’entretien d’embauche qu’ils ont un chronomètre greffé dans la main et que sous aucun prétexte ils ne dépasseront les trente-cinq heures. Aujourd’hui, la plupart des entreprises sont obligées de recruter des étrangers, faute de natifs disponibles et productifs. Pour l’ignorer, il faut vraiment être très, très loin des réalités du pays.

Compte tenu de ce décalage, on voit mal les entrepreneurs adhérer au discours du Front National.

Fillon malgré tout et sans illusion

Donc, les entrepreneurs voteront Fillon, majoritairement. Malgré tout, c’est-à-dire malgré les affaires. Cette résignation s’explique par l’urgence des réformes en profondeur. Chaque jour, je reçois des messages d’épuisement adressés par des entrepreneurs qui ne supportent plus l’avalanche de documents, de formalités, de complications, imposées par les services de l’Etat ou les services de sécurité sociale. Le dédale bureaucratique dans lequel les entreprises françaises doivent survivre devient insupportable.

Faute de mieux, les entrepreneurs parient sur Fillon pour dégraisser la viande et permettre aux chefs d’entreprise de faire autre chose que de la paperasse à longueur de journées.

Quelles sont désormais les chances objectives que Fillon conserve de gagner la présidentielle? Les entrepreneurs l’ignorent mais ont la conviction qu’elles sont moindres qu’il y a trois mois. Et pour eux, les regrets sont à la hauteurs des enjeux en train de leur passer sous le nez.

Article écrit par Eric Verhaeghe pour son blog


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Eric Verhaeghe

Né en 1968, énarque, Eric Verhaeghe est le fondateur du cabinet d'innovation sociale Parménide. Il tient le blog "Jusqu'ici, tout va bien..." Il est de plus fondateur de Tripalio, le premier site en ligne d'information sociale. Il est également  l'auteur d'ouvrages dont " Jusqu'ici tout va bien ". Il a récemment publié: " Faut-il quitter la France ? "